Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: «Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. «Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»
Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: «Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.—Parlez. Si je vis et j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi mourir.—Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant je n'aurai jamais de femme.—Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes beaux jours sont passés.—Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de vous, et ne puis faire davantage.»
Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, et ou remporta évanouie à sa tour.
Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer sa passion.»
Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se montra discourtois.
Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: «La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.
Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela: L'Amour et la Mort. Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux son chant.
«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, non, je ne le sais pas.
«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi mourir.