Le roi à la figure sereine fronça le sourcil et répliqua: «Trop courtois en vérité! Vous n'irez plus en quête pour moi car je vois bien que vous oubliez que l'obéissance est la courtoisie due au souverain.»
Il dit et partit. Furieux, mais dans la consternation, le prince resta stupéfait pendant vingt pulsations de son pouls, sans ouvrir la bouche, suivant le roi du regard. Il secoua ensuite sa chevelure, prit la course et alla jaser au dehors au sujet de la damoiselle d'Astolat et de son amour. Toutes les oreilles se dressèrent à la fois, toutes les langues furent déliées: «La damoiselle d'Astolat aime messire Lancelot, messire Lancelot aime la damoiselle d'Astolat.» Quelques-uns lurent sur la figure du roi, d'autres sur celle de la reine, et tous étaient curieux de savoir qui pouvait être cette jeune fille; mais la plupart préjugeaient qu'elle devait être peu digne du chevalier. Une vieille dame se présenta soudain à la reine avec ces mauvaises nouvelles. Genièvre, déjà instruite de la chose, mais témoignant du chagrin que Lancelot fût descendu si bas, détourna le coup de son amie avec une pâle tranquillité. Ainsi la nouvelle se répandait à la cour, merveille du moment pareille au feu quand il éclate dans du chaume sec, à ce point que les chevaliers, au banquet, oublièrent de boire à Lancelot et à la reine; unissant Lancelot à la damoiselle an teint de lis, ils échangèrent, un sourire pendant que Genièvre, les lèvres placides, mais pincées, se sentait suffoquée et, sans qu'on la vît, écrasait du pied son dépit contre le parquet, sous la table, où les mets lui devinrent comme de l'absinthe; et elle haïssait tous ceux qui leur faisaient raison.
Loin de là, la jeune fille d'Astolat, son innocente rivale, celle qui gardait toujours dans son cœur le sire Lancelot qu'elle n'avait vu qu'une fois, se glissa vers son père pendant qu'il rêvait tout seul, caressa sa barbe grise et dit: «Père, vous m'appelez volontaire, et la faute en est à vous qui me laissez faire mes volontés; maintenant, mon bon père, voulez-vous que je perde la raison?—Non, dit-il, sûrement non.—Laissez-moi donc partir, répondit-elle, et trouver notre cher Lavaine.—Vous ne perdrez pas la raison pour le cher Lavaine, restez, dit-il; nous ne pouvons manquer d'avoir de ses nouvelles et de celles de son compagnon.—Oui, dit-elle, et de son compagnon; car il faut que je le trouve en quelque lieu qu'il soit, et que je lui remette son diamant en mains propres, afin de ne point encourir le reproche de négligence dans cette quête, comme ce prince orgueilleux qui s'en est déchargé sur moi. Mon bon père, je le vois, dans mes rêves, décharné comme s'il était son propre squelette, pâle comme un mort, faute de secours de la part d'une noble fille. Plus une damoiselle est issue de haut, plus elle est tenue, mon père, d'être douce et serviable aux nobles chevaliers, vous le savez bien, lorsqu'ils ont porté ses couleurs: laissez-moi donc partir, je vous en prie.» Alors son père, hochant la tête, dit: «Oui, oui, le diamant. Sachez-le bien, mon enfant, j'apprendrais avec plaisir que ce chevalier, le plus grand que nous ayons, est sain et sauf, et le diamant il faut le lui remettre... Sûrement je pense que ce fruit est pendu trop haut pour faire ouvrir la bouche à toute autre qu'à une reine... Oui, mais je ne veux rien dire. Partez donc; volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.»
Ayant obtenu ce qu'elle voulait, elle se glissa hors de la salle; et pendant qu'elle se préparait pour son voyage, la dernière parole de son père bourdonnait dans ses oreilles: «Volontaire comme vous l'êtes, il vous faut partir.» Cette parole se changea et fit écho dans son cœur: «Volontaire connue vous l'êtes, il vous faut mourir.» Mais elle était si heureuse, qu'elle repoussa cette pensée comme nous repoussons l'abeille qui bourdonne autour de nous. Elle répondit dans son cœur et dit: «Qu'importe si je le ramène à la vie?» Alors elle s'éloigna avec le bon sire Torre pour guide, se dirigea vers Camelot, à travers le long sommet de la côte aride, et devant la porte de la ville elle vit son frère l'air riant, qui faisait à plaisir cabrer et caracoler un cheval rouan autour d'un champ de fleurs. A peine l'eut-elle vu qu'elle s'écria: «Lavaine, Lavaine, quelles nouvelles de messire Lancelot?» Il fut étonné: «Torre et Élaine! pourquoi ici? Messire Lancelot! comment savez-vous que le nom de mon seigneur est Lancelot? «Mais quand la jeune fille eut raconté toute son histoire, messire Torre tourna bride et, se trouvant mal disposé, il partit, passa sous la porte aux statues étranges, où les guerres d'Arthur sont rendues d'une façon mystique, et entra dans la sombre et riche cité pour voir ses alliés et parents éloignés qui demeuraient à Camelot. De son côté, Lavaine conduisit sa sœur aux grottes à travers le bosquet de peupliers. Là, tout d'abord, elle vit le heaume de Lancelot sur le mur; sa manche écarlate, quoique déchiquetée et en lambeaux, la moitié des perles parties, y était encore attachée. Elle rit dans son cœur en voyant que le chevalier ne l'avait point enlevée de son heaume, comme s'il eût voulu la porter dans un nouveau tournoi. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la cellule où il dormait, ses bras endurcis par les combats et ses puissantes mains gisaient nues sur une peau de loup, et, sous l'empire d'un songe, elles se mouvaient comme si elles eussent terrassé un ennemi. Élaine le voyant ainsi couché, les cheveux en désordre, la barbe longue, décharné comme s'il eut été son propre squelette, jeta un petit cri de douleur et de pitié. Un son pareil, peu habituel dans un endroit si tranquille, éveilla le chevalier malade, et, pendant qu'il roulait des yeux encore blancs de sommeil, elle s'élança vers lui en disant: «Voici votre prix, le diamant que vous envoie le roi.» Ses yeux étincelaient: elle se demanda si c'était pour elle. Quand la jeune fille lui eut raconté toute l'histoire, l'envoi du diamant, la mission qui lui était dévolue, quoique indigne, elle s'agenouilla bien bas au coin du lit et plaça le diamant dans la main du chevalier. Sa figure touchait presque celle du malade; et de même que nous baisons l'enfant qui a rempli sa tâche, il donna un baiser à Élaine. À ce moment elle glissa comme de l'eau sur le plancher: «Hélas! dit-il, votre course vous a fatiguée. Prenez quelque repos.—Pour moi point de repos, dit-elle; car près de vous, mon bon seigneur, je ne sens plus de fatigue.» Que voulait-elle dire par là? Les grands yeux noirs du chevalier, encore agrandis par sa maigreur, restèrent fixés sur elle jusqu'à ce que le triste secret de son cœur se refléta sur sa figure. Lancelot parut perplexe, et son esprit l'était en effet. Son état de faiblesse ne lui permit pas de parler davantage. Mais il n'aimait pas la rougeur d'Élaine; il ne tenait compte que de l'amour d'une seule femme. Il se tourna donc de l'autre côté en soupirant, et feignit de dormir, jusqu'à ce que le sommeil le gagnât.
Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs, passa sous les portes ornées d'étranges sculptures, et se rendit dans la sombre et riche cité auprès de sa famille. Elle y resta la nuit; mais elle se réveilla avec l'aube, gagna la campagne, et de là se rendit à la grotte. Ainsi jour par jour elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule. Chaque jour elle gardait le chevalier et veilla maintes nuits auprès de lui; et Lancelot, tout en appelant sa blessure une simple égratignure dont il serait bientôt guéri, parfois agité comme par une fièvre chaude, pouvait sembler discourtois, lui, le modèle de la courtoisie; mais la tendre Élaine le supportait toujours avec douceur, plus douce pour lui qu'un enfant à l'égard d'une rude nourrice, plus patiente qu'une mère pour un enfant malade. Jamais femme encore, depuis la chute de nos premiers parents, ne fut plus attentive pour un homme; mais son amour profond la soutenait. A la fin, l'ermite, habile dans la connaissance de tous les simples et maître de la science de l'époque, lui dit que ses soins délicats avaient sauvé la vie au malade. Celui-ci oubliant la rougeur candide d'Élaine, l'appelait son amie et sa sœur, la douce Élaine; il prêtait l'oreille à son arrivée, regrettait qu'elle partît et ressentait pour elle une véritable tendresse. De fait, il l'aimait de tout l'amour possible, excepté de celui de l'homme et de la femme lorsqu'ils sont épris l'un de l'autre; et pour elle il eût souffert la mort à la façon d'un chevalier. Peut-être s'il eût vu Élaine tout d'abord, elle eût fait de ce monde et de l'autre un tout autre monde pour le malade; mais maintenant il était enserré dans les chaînes d'un vieil attachement; son honneur enraciné dans le déshonneur résista, et une foi infidèle le conserva fidèle à sa perfidie.
Cependant le brave chevalier, dans le cours de sa maladie, fit plus d'un saint vœu, prit plus d'une pure résolution. Toutes ces bonnes pensées, engendrées par la souffrance, ne pouvaient vivre; car lorsque le sang circula en lui avec plus de vigueur, bien des fois la douce image d'une figure, apportant un calme perfide dans son cœur, dissipa sa résolution comme un nuage. Mors si la jeune fille parlait, pendant que ce gracieux fantôme resplendissait dans son imagination, il ne répondait pas ou répondait d'un ton bref et froid.
Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.