Le jour où Lancelot abandonna la lice, les gens de son parti, chevaliers de l'extrême Nord et de l'Ouest, seigneurs de marches vagues, rois d'îles désolées, vinrent autour de leur grand Pendragon en lui disant: «Sire, notre chevalier, par le secours duquel nous avons gagné la journée, est parti cruellement blessé et a laissé son prix sans le retirer, disant que son prix était la mort.—A Dieu ne plaise, dit le roi, qu'un aussi bon chevalier que celui que nous avons vu aujourd'hui (il me semblait voir un autre Lancelot; en vérité, plus de vingt fois j'ai pensé que c'était lui), soit laissé sans secours! Gauvain, mon neveu, levez-vous, montez à cheval et trouvez le chevalier. Blessé et fatigué comme il l'est, il ne saurait être loin. Je vous enjoins de monter tout de suite à cheval. Chevaliers et rois, il n'y a aucun de vous qui avance que nous nous sommes trop hâté â décerner le prix. Sa prouesse était trop étonnante. Nous lui ferons un honneur peu ordinaire: puisque ce chevalier n'est pas venu à nous réclamer le prix, nous le lui enverrons. Prenez donc ce diamant, remettez-le-lui, et revenez avec des nouvelles de son état et de sa santé. Ne vous arrêtez dans votre quête que lorsque vous l'aurez trouvé.»
En parlant ainsi, il prit dans la fleur sculptée le diamant qui lui formait comme un cœur sans cesse en mouvement, et il le donna. Alors se leva à la droite d'Arthur, avec une face souriante et un cœur chagrin, un prince au milieu de sa force et dans la fleur de son printemps, Gauvain, surnommé le courtois, le beau et le fort, bon chevalier après Lancelot, Tristan, Geraint et Lamorack; mais avec cela il était frère de messire Modred, d'une famille rusée, rarement fidèle à sa parole, et il enrageait de dépit que l'ordre donné par Arthur de se mettre en quête de celui qu'il ne connaissait pas, le forçât à quitter le banquet et rassemblée des rois et des chevaliers.
Ainsi furieux, il monta à cheval et partit. Cependant Arthur se rendait au banquet, plongé dans la rêverie, pensant que c'était Lancelot qui était venu en dépit de la blessure dont il avait parlé, tout cela pour acquérir de la gloire; qu'il avait reçu blessure sur blessure et qu'il était parti pour mourir. Telle était la crainte du roi. Après avoir séjourné là deux jours, Arthur revint. Quand il revit la reine, il lui dit en l'embrassant: «Chère amie, êtes-vous encore souffrante?—Non vraiment, sire, dit-elle.—Et où est Lancelot?» Ce fut alors à la reine à s'étonner: «N'était-il donc point avec vous? N'a-t-il pas remporté votre prix?—Non vraiment, mais c'était quelqu'un qui lui ressemblait.—Eh bien! le chevalier qui lui ressemblait, c'était lui-même.» Quand le roi lui demanda comment elle le savait, la reine répondit: «Sire, vous ne nous aviez pas plutôt quittés, que Lancelot me fit part du bruit qui courait que dans les combats ses adversaires tombaient devant lui rien qu'au contact de sa lance et en apprenant qui il était. Son nom si grand suffisait pour lui faire gagner la victoire: c'est pourquoi il voulait le cacher à tout le monde, même au roi; et, dans ce but, il avait prétexté l'empêchement d'une blessure, afin de pouvoir jouter entièrement inconnu et apprendre si son ancienne prouesse n'avait en rien dégénéré. Il avait ajouté:
«Notre digne Arthur, lorsqu'il saura les choses, admettra parfaitement mon prétexte, mis en avant pour gagner une gloire plus pure.»
Le roi répondit alors: «Il eût été bien plus aimable de la part de notre Lancelot, au lieu de se jouer ainsi inutilement de la vérité, de se fier à moi comme il s'est lié à vous. Sûrement son roi et son ami le plus intime lui aurait gardé le secret. En vérité, bien que je connaisse mes chevaliers comme sujets à des fantaisies, je n'aurais pu que rire d'une susceptibilité aussi exagérée de notre grand Lancelot. Maintenant il n'y a plus matière à plaisanter. Ses propres alliés (mauvaises nouvelles que celles-ci, reine, pour tous ceux qui l'aiment!), ses alliés se sont jetés sur lui sans le connaître, de sorte qu'il est sorti de la lice grièvement blessé. J'ai cependant aussi quelque chose d'heureux à vous annoncer; car j'ai l'espoir que Lancelot n'a plus le cœur inoccupé. Contre son habitude, il portait sur son heaume une manche écarlate brodée de grosses perles, sans doute le don de quelque gentille damoiselle.
—Oui vraiment, messire, dit-elle. J'ai le même espoir que vous.» En disant cela, Genièvre étouffait. Elle se retourna vivement pour cacher sa figure, et alla dans sa chambre. Là elle se jeta sur la couche du grand roi, s'y roula, crispa ses doigts jusqu'à se déchirer la paume de la main, et lança le mot de traître aux murailles qui ne l'entendaient pas. Puis elle fondit en larmes insensées, se releva et parcourut le palais orgueilleuse et pâle.
Cependant Gauvain chevauchait à travers le pays d'alentour avec son diamant; fatigué de sa recherche, il visita toutes les localités excepté le bosquet de peupliers, et vint enfin, quoique tard, au château d'Astolat. Élaine regarda à peine le chevalier étincelant dans ses armes niellées, mais elle lui cria: «Quelles nouvelles de Camelot, monseigneur? Que nous direz-vous du chevalier à la manche rouge?—Il a remporté le prix.—Je le savais, dit-elle.—Mais il a quitté la joute blessé au côté.» A ces mots, Élaine fut saisie; elle sentit la lance acérée pénétrer dans son propre côté, le frappa de sa main et fut près de s'évanouir. Gauvain la regardait avec étonnement, lorsque survint le sire d'Astolat. Le prince lui fit connaître qui il était et l'objet de sa mission; il lui apprit qu'il portait le prix du tournoi sans pouvoir trouver le vainqueur, qu'il avait en vain battu tous les environs et qu'il était fatigué de sa recherche. Le sire d'Astolat lui dit: «Noble prince, restez avec nous et cessez d'errer à l'aventure. Le chevalier s'est arrêté ici et y a laissé un écu. Il enverra ou viendra le chercher. Ce n'est pas tout: notre fils est avec lui; nous aurons bientôt de ses nouvelles, nous ne pouvons manquer d'en avoir.»
A cela le courtois prince consentit avec sa politesse habituelle, politesse à laquelle se mêlait une pointe de trahison. Il s'arrêta et jeta les yeux sur la belle Élaine. Où trouver une plus belle figure? des pieds à la tête elle était accomplie, de la tête aux pieds faite d'une manière exquise: «Bon! pensa-t-il, si je reste, cette fleur sauvage sera pour moi.» Souvent ils se rencontraient sous tes ifs du jardin, et là il l'entreprenait. Saillies spirituelles, éclairs brillants au-dessus de la portée d'Élaine, grâces de la cour, chansons, soupirs, sourires étudiés, éloquence dorée et adulation amoureuse, il mit tout en œuvre jusqu'à ce que la jeune fille se révolta contre ces menées, en lui disant: «Prince, loyal neveu de notre noble roi, pourquoi ne demandez-vous pas à voir l'écu qui m'a été laissé? Vous pourriez ainsi apprendre le nom de son maître. Pourquoi tenez-vous si peu de compte de votre roi et de la mission qu'il vous a confiée? Pourquoi vous montrer aussi peu sûr que notre faucon, qui perdit hier le héron sur lequel nous l'avions lancé et qui est parti à tous les vents?—Oui, en vérité, par ma tête, dit-il, je perds tout cela comme nous perdons l'alouette dans le ciel, ô damoiselle, dans la lumière de vos yeux bleus; mais, puisque vous le voulez, faites-moi voir l'écu. «L'écu fut apporté; et quand Gauvain vit les lions d'azur couronnés d'or rampants de messire Lancelot, il frappa sa cuisse et éclata en moqueries: «Le roi avait raison, c'est notre Lancelot! cet homme loyal! c'est bien lui!—J'avais bien aussi raison, répondit-elle gaiement, quand je rêvais que mon chevalier était le plus grand de tous.—Et si je rêvais, dit Gauvain, que vous aimez ce plus grand des chevaliers (je vous demande pardon, voyons, vous le savez), dites, perdrais-je vainement mon temps?» La réponse d'Élaine fut très-simple: «Que sais-je? mes frères ont formé jusqu'ici toute ma société, et quand souvent ils parlaient d'amour, je désirais que ce fût ma mère, car ils parlaient, à ce qu'il me semblait, de ce qu'ils ne connaissaient pas. Ainsi moi-même j'ignore si je sais ce qu'est le véritable amour; mais je sais bien que si je ne l'aime pas, lui, il m'est avis qu'il n'en est pas d'autre que je puisse aimer.—Oui, en vérité, par la mort de Dieu, dit-il, vous l'aimez bien; mais vous ne le voudriez pas si vous saviez ce que savent les autres et qui il aime.—Ainsi soit-il,» s'écria Élaine. Elle leva sa belle figure et s'en alla; mais il la suivit en disant: «Arrêtez! faites-moi la grâce d'une minute. Il a porté votre manche: violerait-il la foi promise à une autre que je ne puis nommer? Notre homme loyal, en fin de cause, doit-il tourner comme une feuille? peut-il en être ainsi? Dans ce cas, loin de moi l'idée de traverser notre puissant Lancelot dans ses amours! Et, damoiselle, comme je pense que vous savez parfaitement bien où votre grand chevalier est caché, souffrez que je mette fin à ma recherche et que je laisse ici le diamant. Oui, ici; car si vous aimez, il vous sera doux de le donner; et si il aime, il lui sera doux de le recevoir de votre propre main. Après tout, qu'il aime ou non, un diamant est un diamant. Adieu mille fois, mille fois adieu! Cependant s'il aime et si son amour dure, nous pouvons tous deux nous retrouver ensuite à la cour; là, je pense, vous apprendrez les belles manières, et nous ferons plus ample connaissance.»
Il remit alors le diamant à Élaine et baisa légèrement la main qui le recevait; tout à fait fatigué de sa recherche, il sauta sur son cheval, et fredonnant, à son départ, une ballade d'amour vrai, il s'en alla gaiement.
Il passa de là à la cour et dit au roi ce qu'Arthur savait déjà, que le chevalier était messire Lancelot. Il ajouta: «Sire, mon souverain seigneur, voilà ce que j'ai appris; mais je n'ai pas réussi à trouver le paladin, bien que j'aie battu tout le pays d'alentour. Heureusement j'ai découvert la jeune fille dont il portait la manche; elle l'aime, et, pensant que la courtoisie est chez nous la suprême loi, je lui ai remis le diamant. Elle le lui rendra; car, sur ma tête, elle connaît sa retraite.»