Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.


Mais lorsque le jour vint d'en bas et répandit un éclat rouge et des ombres à travers la grotte, ils se levèrent, entendirent la messe, rompirent le jeûne et partirent. Alors Lancelot dit: «Écoutez, mais tenez mon nom secret: vous chevauchez avec Lancelot du Lac.» Cette révélation frappa Lavaine d'étonnement. Le sentiment du respect, plus cher aux jeunes cœurs sincères que leur propre gloire, ne lui permit que de bégayer: «Est-ce possible?» Il murmura ensuite: «Le grand Lancelot,» finit par reprendre haleine et répondit: «J'ai donc vu un chevalier (cet autre, notre seigneur souverain, le redouté Pendragon, le roi des rois de Bretagne, dont le peuple raconte des merveilles, sera là): fussé-je frappé de cécité à l'instant même, je pourrais dire que j'ai vu.»

Lavaine parla ainsi, et lorsqu'ils arrivèrent à la lice près de Camelot, dans la prairie, ils laissèrent leurs regards courir à travers la galerie garnie de monde qui s'étendait en demi-cercle comme un arc-en-ciel tombé sur le gazon, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le roi à la figure sereine; il était assis vêtu d'une robe de samit rouge, reconnaissable au dragon d'or qui surmontait sa couronne et brillait en broderie sur son vêtement; des sculptures qui se trouvaient derrière lui serpentaient deux dragons dorés descendant pour former des bras à son fauteuil, pendant que tous les autres, à travers des festons et des arabesques innombrables, s'enfonçaient dans le fouillis du bois sculpté, jusqu'à ce qu'ils trouvassent le nouveau dessin dans lequel ils se perdaient, cependant avec la plus grande aisance, tant le travail était délicat; dans le riche dais placé au-dessus de sa tête, brillait le dernier diamant du roi sans nom. Lancelot répondit alors au jeune Lavaine et dit: «Moi, vous m'appelez grand! c'est parce que je suis plus solide en selle, que j'ai une lance plus franche; mais il y a plus d'un jeune homme maintenant en voie de croissance, qui arrivera à ce que je suis et qui me surpassera. Il n'y a en moi aucune grandeur, à moins que ce ne soit quelque reflet éloigné de grandeur que de bien savoir que je ne suis pas grand. Voilà l'homme.» Lavaine le regarda avec étonnement comme un être surnaturel, et à ce moment les trompettes sonnèrent. De côté et d'autre, les assaillants et ceux qui tenaient la lice, mettent la lance en arrêt, donnent de l'éperon, s'ébranlent soudain, se rencontrent dans la mêlée et là se heurtent si furieusement qu'un homme dans le lointain aurait bien pu apercevoir si quelqu'un ce jour-là fut laissé sur le terrain, sentir la dure terre trembler, et entendre un sourd cliquetis d'armes. Lancelot s'arrêta un moment jusqu'à ce qu'il vît quel était le plus faible: alors il s'élança dans la carrière contre le plus fort. Inutile de parler de la gloire du paladin: roi, duc, comte, baron, il terrassa tous ceux contre lesquels il dirigea ses coups.

Mais dans la lice se trouvaient les parents et alliés de Lancelot, qui tenaient la joute rangés avec la Table ronde, hommes forts et qui voyaient avec chagrin qu'un chevalier étranger reproduisît et surpassât presque les actions du paladin. L'un dit à l'autre: «Holà! qui est-ce? à voir non pas seulement la force, mais la grâce et la dextérité de l'homme, ne croirait-on pas que c'est Lancelot?—Quand donc avez-vous vu Lancelot porter dans un tournoi les couleurs d'une dame? Ce n'est point là son habitude, nous le savons, nous qui le connaissons bien.—Comment donc, et quel est-il?» Une rage s'empara d'eux, une ardente passion de famille pour le nom de Lancelot et pour une gloire qui faisait partie de la leur; ils baissèrent leur lance, piquèrent leur destrier, et ainsi, leur panache rejeté en arrière par le vent que soulevait leur course, tous ensemble ils fondirent sur lui. Comme une vague impétueuse de la vaste mer du Nord, brillant d'un éclat glauque vers le sommet, fond sur une barque avec toutes ses crêtes orageuses qui fument contre le ciel et l'engloutit avec celui qui la gouverne, ainsi ils culbutèrent messire Lancelot et son destrier. Une lance portant en bas rendit le cheval boiteux, une autre entama le haubert du cavalier, l'extrémité pénétra dans son côté, s'y brisa et y resta.

Messire Lavaine se conduisit noblement et en preux; il renversa un chevalier de vieux renom et amena son cheval à Lancelot là où il gisait à terre. Celui-ci, baigné de la sueur de l'agonie, se leva sur le côté, et pensa à combattre pendant qu'il le pouvait encore; ayant été vigoureusement secouru par ceux de son parti, bien que la chose semblât presque un miracle à ses adversaires, il repoussa jusqu'à la barrière ses parents et alliés et tous les chevaliers de la Table ronde qui tenaient la lice. Les hérauts alors sonnèrent de la trompette pour proclamer que celui qui portait la manche écarlate brodée de perles était vainqueur; et tous les chevaliers de son parti s'écrièrent: «Avancez et prenez le prix, le diamant;» mais il répondit: «A moi un diamant? pas de diamant! pour l'amour de Dieu un peu d'air! A moi un prix? pas de prix; car mon prix est la mort! je veux quitter ces lieux, et vous recommande de ne pas me suivre.»

Il dit et disparut aussitôt du champ de joute, avec le jeune Lavaine, dans un bosquet de peupliers. Là il glissa à bas de son destrier et s'assit, disant avec effort à son compagnon: «Retire-moi le tronçon de lance.—Ah! mon cher seigneur messire Lancelot, dit Lavaine, je crains, si je l'arrache, que vous ne mouriez.—Mais j'en meurs déjà, dit Lancelot; tire, tire.» Lavaine tira; le blessé poussa un grand cri et un profond gémissement; il perdit la moitié de son sang, s'affaissa et s'évanouit complètement. En ce moment vint l'ermite, qui l'emporta et pansa la blessure. Le chevalier fut pendant plus d'une semaine entre la vie et la mort, couché et abrité contre le bruit du monde par le bosquet de peupliers, avec leur murmure de pluie qui tombe, et par les trembles sans cesse frémissants.