Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage; elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas, mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là, qui dernièrement vous a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin, apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos, persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom, sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous, pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»

Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de confiance en vous.»


C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de fonder une Table ronde.»


Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes: «Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la, faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cœur d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez:

«Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point est un manque de foi en tout.

«C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu mettra partout le silence.

«C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à l'intérieur, gâte lentement le tout.

«Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez nullement à moi, ou ayez pleine confiance.»

«O maître, aimez-vous ma douce chanson?»