Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard, puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes.
Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'œil brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix. Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en œuvre; et elle était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est arrivé jusqu'à moi.»
«A la fin, les officiers du roi trouvèrent un petit homme chauve à la tête luissante.»
Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre; le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui pourrait me blâmer?»
Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le long du jour, il lui répondit:
«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite avec des cités sur leurs flancs.... Vous, lire le livre! Et toutes les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires, condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.»