Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? Eux, courir la campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table, le couteau et le verre en main. Eux, s'imposer des vœux sacrés de chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!»
Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur, j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou tomber.»
Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas deux, mais trois: le pauvre enfant était là, dormant, âgé seulement d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ lui rendaient sa paternité incertaine.»
Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas trouvé; voilà la vérité.»
—«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui cueille sa douce rose avant l'heure?»
Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant, il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache; et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se trouve qu'ils sont heureux, étant purs.»
—«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache, plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à côté des froides pierres des morts!»
Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie; autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?»
Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère: «Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami? Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?»
Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans tache?»