Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananéens tenaient cette coutume d'Abraham; mais l'évêque Cumberland croit que cet usage était antérieur au déluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan long-tems avant qu'Abraham vînt s'établir chez eux. En supposant la raison du côté de l'évêque, qui paraît appuyer très bien son sentiment, pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut déterminé à immoler son fils en conséquence de la coutume établie dans le pays où il vivait, plutôt que de penser que ce fût Dieu qui l'engagea à commettre une action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas présumer que l'ange qui mit obstacle à cette action n'était autre chose qu'un sentiment de raison et d'humanité qui, s'élevant dans le cœur d'Abraham, l'empêcha de commettre une cruauté familière aux Cananéens stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en réfléchissant à ce qu'il allait faire, imaginer qu'il était impossible que Dieu pût ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son fils[18]? Je n'insisterai point sur cette façon d'expliquer un passage, qui a fort embarrassé les théologiens, quand ils ont voulu concilier cet ordre de la divinité avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en former; j'observerai seulement que les Égyptiens furent si opiniâtrement attachés à cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les Phéniciens, de qui ils le tenaient, furent chassés d'Égypte par Tethmosis ou Amois, roi de Thèbes qui défendit cet usage, ce prince fut obligé de céder à la coutume en substituant des hommes de cire à des hommes réels.

[ [18] Selon la Genèse Abraham était sur le point d'immoler son fils. Peut-être le lecteur ne sera-t-il par fâché de comparer avec la conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance à-peu-près pareille. Le Dieu tutélaire de Thèbes étant apparu à Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'Égypte, et lui ayant ordonné de mettre à mort tous les prêtres du pays, ce prince jugea que les dieux ne voulaient plus qu'il demeurât sur le trône, puisqu'il lui ordonnaient des actions contraires à leurs volontés ordinaires. En conséquence il se retira en Éthiopie. Voyez Diodore de Sicile, lib. II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'eût agi d'une façon plus sensée s'il eût regardé l'apparition de son dieu comme une rêverie ou une illusion, comme elle était effectivement, et alors il n'aurait pas abandonné son trône et son pays.

César nous dit que les Gaulois étant très superstitieux, ceux qui se sentaient attaqués de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient exposés aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou bien s'immolaient eux-mêmes au pied des autels, croyant que les dieux immortels ne pouvaient être appaisés que lorsqu'on leur sacrifiait la vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides étaient chargés de ces sacrifices; ils préparaient pour cet effet de grandes figures d'osier dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; après quoi ils mettaient le feu à ces figures: les malheureuses victimes périssaient ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les voleurs et les malfaiteurs étaient les victimes les plus agréables à leurs dieux, mais à leur défaut ils prenaient des hommes innocens[19].

[ [19] Voyez de Bello Gallico, lib. VI, § 16. Ils avaient toujours pour maxime que la vie d'un homme devait être expié par la vie d'un autre homme; quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non posse Deorum immortalium numen placari. IBIDEM.

C'était l'usage à Tyr dans les grandes calamités que les rois immolassent leurs fils pour appaiser la colère des dieux. Les particuliers qui se piquaient de n'être pas moins dévots que leurs souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une œuvre si méritoire.

Voici la méthode pratiquée dans ces sortes de sacrifices; il y avait une statue colossale de bronze représentant Saturne qui est le même Dieu que le Moloch dont il est parlé dans l'écriture. Cette statue était creuse, les enfans destinés aux sacrifices y étaient enfermés après qu'elle avait été rougie au feu; d'où l'on voit que ces victimes infortunées étaient consumées dans des tourmens affreux. Pour étouffer leurs cris, on faisait un grand bruit de tambours et de trompettes; les mères se faisaient un devoir religieux et un point d'honneur d'assister à ces horribles spectacles sans verser des larmes ou sans pousser aucuns soupirs; elles auraient craint que leurs regrets ne rendissent le sacrifice moins agréable aux dieux et moins utile pour elles-mêmes.

Les Carthaginois avaient appris cette coutume des Tyriens leurs ancêtres; quand il régnait chez eux quelque maladie contagieuse, ils sacrifiaient sans pitié un grand nombre d'enfans; sans égard pour des êtres infortunés dont l'âge tendre excite la compassion dans les âmes les plus féroces, ces superstitieux abrutis cherchaient dans leurs crimes des remèdes contre leurs malheurs; ils devenaient barbares pour exciter la pitié des dieux.

Diodore de Sicile nous dit que lorsqu'Agatocle assiégeait Carthage, les habitans de cette ville se voyant réduits à l'extrémité, imputèrent leurs maux à la juste colère de Saturne, parce qu'au lieu d'immoler, suivant l'usage, les enfans des personnes les plus distinguées, on leur avait frauduleusement substitué des enfans d'étrangers et d'esclaves. Pour réparer cette faute, ils sacrifièrent à leur dieu deux cents enfans des familles les plus nobles et les plus qualifiées de Carthage; de plus, trois cents citoyens qui se sentirent coupables de ce crime imaginaire, firent à leur divinité le sacrifice de leur vie.

Les Mexicains semblent avoir surpassé toutes les autres nations dans l'usage infernal de sacrifier des victimes humaines. L'auteur de l'histoire civile et morale des Indes-Occidentales, dit que ces peuples ne sacrifiaient jamais que les prisonniers qu'ils faisaient à la guerre. Montézuma ne voulut point conquérir la province de Tlascala afin qu'elle pût fournir constamment aux sacrifices. Ceux qui aidaient à immoler les victimes étaient regardés comme des hommes sacrés, leurs fonctions étaient considérées, elles étaient héréditaires. Leur chef était un prélat, un évêque, ou un pape à qui seul était réservé le droit de porter le coup fatal.

Les Mexicains avaient de plus un sacrifice particulier d'un esclave, que l'on traitait pendant une année de la façon la plus honorable; il était superbement vêtu, on lui donnait le nom de l'idole du pays, on lui assignait un logement dans le temple, on lui servait les mets les plus exquis qui lui étaient présentés par les principaux d'entre les prêtres; il était gardé par les plus grands seigneurs, afin d'empêcher qu'il n'échappât. Quand il passait dans les rues il était suivi par des grands, le peuple sortait des maisons pour le voir, et les femmes lui présentaient leurs enfans pour recevoir sa bénédiction. A la suite de ces honneurs, ou plutôt de cette farce cruelle, lorsque le tems de la fête était venu, on lui ouvrait l'estomac, dont on arrachait le cœur que l'on offrait tout fumant au soleil et l'on mangeait son corps.