Acosta nous dit que les Mexicains sacrifiaient tous les ans à deux de leurs idoles deux mille cinq cents hommes engraissés avec soin, et que lorsque leurs prêtres les avertissaient de faire honneur à leurs dieux, on leur disait que ces dieux avaient faim; ils envoyaient des armées pour chercher des prisonniers destinés aux sacrifices, dont ils mangeaient la chair ensuite. Le même auteur assure que Montézuma sacrifiait communément vingt mille hommes par an, et que ce nombre allait quelquefois jusqu'à cinquante mille.
Il paraît que les prêtres de ce peuple étaient si sanguinaires et avaient un tel ascendant sur les princes, qu'ils leur persuadaient que leurs dieux étaient en colère et ne s'appaiseraient qu'en cas qu'on leur immolât quatre ou cinq mille hommes en un jour dans des tems marqués; ainsi pour les satisfaire il fallait, à tort ou à raison, faire la guerre aux voisins pour se procurer un nombre suffisant de victimes.
Telles ont été les cruautés que la religion a fait exercer; Les hommes ont commis les plus grands crimes pour expier leurs péchés, pour détourner la colère et se concilier la faveur de leurs dieux; mais sans le penchant qu'ils ont naturellement à la cruauté et les impostures de leurs prêtres, les hommes n'auraient jamais imaginé que la divinité exigeât d'eux d'autre sacrifice que celui de leurs passions déréglées. Un honnête payen a dit avec raison: si tu veux rendre les dieux propices, sois vertueux. Vis Deos propitiare? bonus esto. Je terminerai ce sujet si révoltant des sacrifices humains par les vers que Racine met dans la bouche de Clytemnestre parlant à son époux Agamemnon à l'occasion du sacrifice d'Iphigénie; les horribles cérémonies de ces odieux sacrifices y sont décrites de la manière la plus forte.
Un prêtre environné d'une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle,
Déchirera son sein, et d'un œil curieux
Dans son cœur palpitant consultera les Dieux!
[SECTION V.]
Des traitemens cruels que les hommes se font éprouver les uns aux autres à cause de la différence de leurs opinions religieuses et de la diversité de leur culte.
Le troisième et le dernier point de vue sous lequel on se propose d'envisager la cruauté religieuse, a pour objet les traitemens inhumains que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de leurs différens sentimens en matière de religion, et des diverses formes de leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la superstition pour base, ou qui n'étaient pas de pures inventions politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand nombre pour l'avantage du plus petit, ont dû se proposer le bien-être du genre humain; elles ont dû surtout avoir pour but de leur apprendre à réprimer quelques passions, d'en régler d'autres, de rendre les hommes paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles à la pitié; pour qu'une religion fût bonne, on aurait droit de s'attendre à lui voir produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme instituée par la divinité même devrait surtout ne jamais perdre ces grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont produit des effets tout contraires; elles ont fait éclore des disputes, des jalousies, des animosités, des guerres, des persécutions, des meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes est précisément celle qui a produit les plus grands désordres; à en juger par ses effets, il semblerait que la religion chrétienne, loin d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et la destruction.
«Un de nos théologiens reconnaît qu'il est aussi surprenant qu'affligeant de considérer le peu de bien que le christianisme a produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son établissement dans le monde»[20]. Il dit ailleurs... «à force d'abus et de perversité il est arrivé que l'évangile, bien loin de produire les bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans nombre... au lieu d'éclairer les hommes, de les rendre indulgens et bienfaisans, il n'a servi qu'à faire naître des querelles, des erreurs, des opinions; il a produit des haines invétérées inconnues avant lui; il a causé des tumultes et des désordres que l'autorité civile n'a pu souvent ni réprimer ni calmer».
[ [20] V. le livre intitulé: a reply, etc., par Ralph Heathcoate, pages 172 et 174.
Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre du juste Abel jusqu'à nous, l'histoire nous montre la façon cruelle dont les hommes se sont traités réciproquement, en vue de la diversité de leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces choses ont en tout tems et en tous pays fait naître des persécutions humaines.