M. Chandler a observé, dans l'excellente introduction qu'il a mise à la tête de l'histoire de l'inquisition, par Limborch, que l'on a tout lieu de conclure d'un passage du livre de Judith que les anciens juifs ont été persécutés pour cause de religion. «Ce peuple, dit Achior à Holopherne, est descendu des Chaldéens, et il habitait ci-devant la Mésopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères qui vivaient en Chaldée; car il quitta les voies de ses ancêtres, et adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est détourné de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Mésopotamie, où il séjourna long-tems».

Les juifs furent encore cruellement persécutés par Antiochus Épiphane, qui, quoiqu'il fût un prince très méchant, ne laissait pas, comme il arrive très souvent, d'avoir beaucoup de zèle pour sa religion: ceux d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement battus, tourmentés, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col de leurs parens crucifiés. Les supplices qu'il fit endurer à Éléazar et aux frères Machabées, parce qu'ils refusèrent de renoncer à leur religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux de la cruauté religieuse de ce monarque pervers.

Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient jamais existé, fut mis à mort par les Athéniens, ses compatriotes, à cause de sa façon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit dans sa XVe satire prouve que les Égyptiens étaient souvent en querelle, en venaient même aux coups, se massacraient les uns et les autres à l'occasion de leurs différentes divinités.

Lorsque la religion chrétienne fit son entrée dans le monde, les juifs et les payens lui déclarèrent la guerre et se réunirent pour l'étouffer. Les juifs soumis eux-mêmes à une nation étrangère, quoiqu'ils eussent la volonté de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains persécutèrent les chrétiens pendant près de trois cents ans; ils usèrent souvent contre eux de cruautés inouies, qui ne furent surpassées que par celles que les chrétiens ont depuis exercées les uns contre les autres.

M. Chandler observe dans l'introduction que nous avons déjà citée que les chrétiens dès le berceau de l'église eurent des dissensions et des querelles, et qu'il s'en éleva même entre les chefs des Apôtres. St.-Paul nous apprend lui-même qu'il avait résisté en face à Céphas ou St.-Pierre. Le même St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de parti, vu que chez eux les uns se disaient adhérens de Paul, d'autres d'Apollon, d'autres de Céphas, et d'autres de Jésus-Christ. V. Épitre aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12[21]. En conséquence de ces querelles beaucoup de chrétiens en vinrent bientôt à s'injurier, à se diffamer, et à se faire tout le mal dont ils furent capables: dès qu'ils eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion à leur tête, dès que de riches évêchés et de grands revenus furent devenus les objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanité ne se sont-ils pas traités les uns les autres! On ne voit alors que des emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des persécutions; et pour lors ils levèrent le masque et montrèrent à l'univers l'esprit qui les animait.

[ [21] Il est évident que ces Corinthiens regardaient Paul, Apollo et Cephas comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus étrange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regardé pareillement Jésus comme un chef de secte.

[SECTION VI.]

En quoi consistent quelques-unes des querelles religieuses qui ont divisé les chrétiens, et combien les matières en dispute ont été inintelligibles pour les disputans.

Avant d'entrer dans l'examen de la manière dont un grand nombre de chrétiens se sont traités les uns les autres à l'occasion de leurs querelles religieuses, il est à propos de jetter un coup-d'œil sur les objets de leurs disputes et de montrer combien peu les questions disputées étaient entendues par ceux qui se croyaient intéressés dans ces démélés; en effet les choses qui n'étaient point regardées comme des points essentiels ne méritaient pas qu'on y mît tant de chaleur; quant à celles que l'on n'entendait pas, il était, sans doute, inutile et ridicule d'en disputer[22].

[ [22] Si les hommes ne disputaient que sur les matières qu'ils entendent, il est certain que les disputes sur la religion se réduiraient à bien peu de choses; si l'on venait à détruire tous les livres qui traitent des matières ou qui renferment les disputes dont les auteurs eux-mêmes n'ont point eu d'idées claires, on détruirait un bien plus grand nombre de livres que ceux qui furent consumés dans la bibliothèque d'Alexandrie, où néanmoins l'on comptait jusqu'à 500,000 volumes.