Une des premières disputes qui s'éleva parmi les chrétiens, fut pour savoir s'il fallait pratiquer la circoncision et quelques autres cérémonies judaïques que l'on voulait incorporer dans la religion chrétienne. Il paraît que ce fut là l'occasion de la querelle qui divisa les apôtres St.-Pierre et St.-Paul, et qui subsista dans l'église encore long-tems après eux.

Dès les premiers tems du christianisme, et même du vivant de plusieurs d'entre les apôtres, il y eut des disputes très vives relativement à la personne du Christ. «Quelques-uns, dit Laurent Échard, niaient sa divinité, le croyant simplement fils de Joseph et de Marie, et le regardant comme un personnage éminent. D'autres enseignaient que comme Jésus n'était qu'un homme, le Christ était descendu sur lui sous la forme d'une colombe, et que ce fut alors que Jésus-Christ fit connaître le père, inconnu jusque-là; et qu'à la fin le Christ, qui était impassible, quitta Jésus et lui laissa souffrir la mort. Enfin il y en avait qui pensaient que son royaume subséquent serait terrestre, qu'il régnerait dans la ville de Jérusalem, où les hommes jouiraient pendant mille ans de toutes sortes de plaisirs charnels.» Voyez Échard's ecclesiastic history, vol. II, page 391.

Nous observerons en passant que cette doctrine des Millenaires, qui prouve que les Saints de ce tems n'étaient occupés que de biens temporels, ainsi que beaucoup d'autres opinions également absurdes, furent avancées et soutenues par St.-Irénée «qui, selon M. Dodwell, vivait dans un tems si proche des apôtres, qu'il pouvait avoir reçu d'eux sa doctrine, et la transmettre d'une façon sûre à la postérité»[23]. Cet Irénée ne fut pas le seul qui soutint ces opinions, elles furent adoptées par les premiers pères, qui nous les ont transmises comme venant des apôtres et de leurs successeurs immédiats. St.-Irénée prétendait pareillement que les saintes écritures avaient été entièrement détruites durant la captivité de Babylone, mais avaient été restaurées par Esdras, que dieu avait inspiré pour cet effet. Le docteur Middleton assure que ce sentiment fut suivi par tous les principaux pères de l'église des siècles suivans.

[ [23] Le docteur Middleton dans ses recherches libres (free inquiry), pag. 36, 38 et 39, a recueilli les opinions monstrueuses adoptées et soutenues par les plus anciens pères et surtout par St. Justin et St. Irénée. «Entre autres absurdités, ce dernier soutenait la doctrine des Millenaires, dans le sens le plus grossier, et cela sur l'autorité d'une tradition qu'il tenait de tous les vieillards qui avaient conversé avec St. Jean; ceux-ci avaient ouï dire à cet apôtre ce que notre Sauveur lui-même enseignait sur ce point.» Voici un passage qu'il se rappelait. «Il viendra un temps où il croîtra des vignes qui auront chacune dix mille ceps, chaque cep aura dix mille branches, chaque branche aura dix mille rameaux, et chaque rameau portera dix mille grappes composées de dix mille raisins, et chaque grappe pressée fournira vingt-cinq mesures de vin; et lorsqu'un des saints ira cueillir du raisin sur une grappe, une autre grappe criera: je suis meilleure, prenez-moi, et bénissez le Seigneur. De même un grain de froment fournira dix mille épis, etc., qui fourniront chacun dix mille grains, dont chacun produira dix mille livres de farine la plus pure, et ainsi des autres semences et fruits.» Le docteur Middleton nous apprend que St. Irénée confirme sa doctrine par le témoignage des prophètes Isaïe, Ézéchiel, Daniel, et par l'Apocalypse de St. Jean, et qu'il prétendait que toutes ces choses n'étaient point allégoriques, mais s'accompliraient à la lettre dans la Jérusalem terrestre.

Mais revenons à quelques-unes des opinions qui ont occasionné des querelles et des persécutions atroces parmi les chrétiens. Dès le tems de St.-Polycarpe qui était disciple de St.-Jean, il y eut une dispute très vive renouvelée plusieurs fois depuis, et qui absorba pendant un grand nombre d'années l'attention du monde chrétien: il s'agissait de savoir si pour la célébration de la Pâque l'on se réglerait sur les juifs qui suivaient la pleine lune, ou si l'on se réglerait sur la résurrection de Jésus-Christ, ou si on la célébrerait un dimanche. Par malheur dans le nouveau testament rien ne semble obliger les chrétiens à observer la Pâque; cependant cette question ne laissa pas d'exciter entre eux de furieuses querelles, et fit même répandre beaucoup de sang.

Il y eut encore une autre question très importante qui occasionna des disputes, des meurtres, et qui fit convoquer le troisième concile écuménique; il s'agissait de savoir si la vierge Marie devait être appellée mère de dieu[24]. Nestorius, patriarche de Constantinople, voulut s'y opposer, disant que Marie était une femme, et concluant de là que Dieu n'avait pu naître d'elle; car, disait-il, je ne puis appeller Dieu un enfant qui dans un certain tems n'a eu que deux ou trois mois. A quoi Nestorius aurait pu ajouter qu'il était impossible que le dieu suprême, le créateur de toutes choses, qui existe par lui-même, pût avoir ni père ni mère. Cependant ce prélat prétendait que c'était blasphémer que de dire que dieu fût né d'une femme, que Dieu eût souffert, que dieu fût mort.

[ [24] On a donné depuis le titre de grande-mère de Dieu à Ste.-Anne, mère de la vierge. On sait les disputes qui se sont élevées dans l'église au sujet de l'immaculée conception de la vierge. On sait aussi qu'environ vers l'an 400 il fut question de savoir si la vierge Marie ayant conçue sans le secours d'un homme, avait perdu sa virginité. Voyez Bower, hist. des Papes, vol. I. On voit à Naples une inscription en l'honneur de la vierge où elle est appelée Nata, Soror, conjux, eadem genitrixque tonantis. V. Les voyages de Keysler.

Sous le règne de l'empereur Héraclius et de Constance son petit-fils, il s'éleva une violente dispute pour savoir si Jésus-Christ avait eu deux volontés, l'une divine et l'autre humaine. A la sollicitation de Paul, évêque de Constantinople, on persécuta avec fureur pour cet important article; mais Martin, évêque de Rome, assembla un concile composé de cent cinquante évêques, qui décida que quiconque refuserait de reconnaître deux volontés, l'une divine et l'autre humaine, dans le même Jésus-Christ, devait être anathématisé. Est-il rien au monde de plus ridicule que de voir 150 graves prélats assemblés pour une pareille question[25]?

[ [25] Cette question nous fournit un exemple frappant du jargon métaphysique des théologiens. Les orthodoxes disaient: deux volontés annoncent deux personnes, par conséquent une seule volonté n'annoncerait qu'une personne; mais dans la Trinité il n'y a qu'une seule volonté, vu que le père n'a pas une volonté différente de celle du fils, ni le fils du Saint-Esprit. Ergo dans la Sainte-Trinité il n'y aurait qu'une seule personne, ce qui serait impie, absurde, blasphématoire. Les orthodoxes ajoutaient que dans la Trinité le père voulait en tant que Dieu (quatenus Deus) et non comme père; sans cela comme il est une personne distinguée de celle du fils, sa volonté serait une volonté distinguée de celle du fils; d'où ils concluaient que la volonté appartenait à la nature et non à la personnalité; et par conséquent que lorsque la nature était la même il ne pouvait y avoir qu'une volonté, quel que fût le nombre des personnes, et qu'au contraire lorsqu'il y avait plus d'une nature il devait y avoir plus d'une volonté. Voyez Bower, hist. des Papes, vol. III, page 109.

Dans le sixième concile écuménique auquel assistèrent deux cent quatre-vingt-neuf évêques, les pères du concile après avoir félicité l'empereur Constantin le fils aîné de Constans, qui venait de faire couper le nez à ses deux frères puînés, afin de les empêcher de prendre part à l'empire, après l'avoir comparé à un autre David suscité par Jésus-Christ, et avoir dit qu'il était selon le cœur de Dieu, pour n'avoir point joui du repos jusqu'à ce qu'il les eût assemblés afin de découvrir la vraie règle de la foi: après, dis-je, avoir ainsi complimenté cet indigne empereur et avoir condamné l'hérésie des Monothélites, c'est-à-dire de ceux qui n'admettaient qu'une seule volonté en Jésus-Christ, ces prélats déclarèrent qu'ils reconnaissaient deux volontés naturelles et deux opérations, qui se trouvaient indivisiblement, inconvertiblement, sans confusion et inséparables dans le même Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'ils reconnaissaient en lui l'opération divine et l'opération humaine.