Il eût été très heureux s'il n'y avait eu que des ecclésiastiques qui se fussent mêlés dans ces absurdes querelles, mais malheureusement pour la chrétienté les empereurs s'y intéressèrent très vivement et tandis que les Sarrazins assaillaient l'empire de tous côtés et en arrachaient des provinces les unes après les autres, les empereurs au lieu d'assembler des armées pour les repousser, assemblaient des conciles et faisaient faire des canons, des décrets, des ordonnances au sujet de spéculations métaphysiques qui n'avaient aucun rapport avec la religion chrétienne.

Cette dispute mémorable en fit éclore une autre; il s'agissait de savoir si Jésus-Christ était seulement de deux natures et non pas en deux natures. Cette importante question partagea l'an 504 la ville d'Antioche en deux factions: la populace des deux partis fut enivrée de rage et de folie par ses guides spirituels; on se battit sans avoir aucuns égards ni aux liens de l'amitié ni à ceux de la parenté; cependant les orthodoxes, c'est-à-dire les plus entêtés et les plus forts l'emportèrent, et la rivière d'Oronte fut arrêtée dans son cours par le grand nombre de cadavres des Eutychiens qui furent égorgés sans pitié.

La même année il s'éleva une terrible sédition à Constantinople au sujet d'une addition faite à une hymne appellée le Trisagion. Les expressions primitives dont on se servait dans cette hymne, étaient Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous. Cette hymne était destinée à exprimer la croyance de la Trinité. Tous les troubles furent occasionnés parce qu'on y avait ajouté ces mots qui a été crucifié pour nous. Après plusieurs combats qui se livrèrent non seulement dans les rues, mais même dans les églises, la populace orthodoxe, soutenue par une armée de moines, remporta la victoire sur les Eutychiens, qui avaient pourtant les soldats et la cour de leur côté. Alors les orthodoxes donnèrent des ordres pour massacrer, sans distinction de sexe ou de rang, tous ceux qui avaient assisté l'empereur dans la guerre qu'il avait faite à la très sainte Trinité. En conséquence dans l'espace de trois jours on égorgea dix mille Eutychiens, leurs maisons furent pillées et brûlées, ainsi qu'une grande partie de la capitale.

Dans la querelle au sujet du culte des images, c'est-à-dire lorsqu'il fut question de savoir si les chrétiens devaient être idolâtres ou non, ceux qui soutenaient l'affirmative l'emportèrent, vû que c'est ordinairement ceux qui ont tort qui se battent avec le plus de zèle et de frénésie. Cette dispute se termina donc par l'établissement de l'idolâtrie, qui subsiste encore aujourd'hui dans l'église romaine, au grand scandale de la chrétienté.

On ne finirait point si l'on voulait entrer dans le détail de toutes les contestations qui se sont élevées au sujet de la grace, des œuvres, de la justification, du libre arbitre, etc. L'on a disputé pour savoir si l'on devait recevoir la communion debout ou à genoux; si le pain sacramental devait être levé, ou non levé; si le vin devait être pur ou mêlé avec de l'eau; si le baptême devait être administré aux enfans ou aux adultes; si pour purifier l'âme il fallait plonger le corps dans l'eau ou s'il suffisait de jetter de l'eau sur la face ou sur la tête. L'on se battit pour savoir laquelle de ces deux méthodes était la plus avantageuse au salut; si le surplis et quelques autres habillemens des prêtres étaient décens, nécessaires et pieux, ou s'ils étaient indécens, impies, anti-chrétiens, abominables. En un mot ce serait fatiguer la patience du lecteur que de rapporter une infinité de contestations également intelligibles et intéressantes, qui ont néanmoins occasionné des débats très violens et des persécutions affreuses entre les chrétiens. Je me bornerai donc à parler des querelles qui se sont élevées au sujet du péché originel, sur l'élection et la réprobation, sur la nature de l'eucharistie, enfin sur la Trinité; je tâcherai cependant d'être le plus concis qu'il me sera possible.

L'on a beaucoup disputé pour savoir en quoi consistait le péché originel, s'il fallait entendre à la lettre la manducation du fruit défendu, ou s'il fallait entendre par là le commerce illicite entre les deux sexes. Quoique le genre humain eût été créé mâle et femelle et indubitablement avec ses passions naturelles, cependant on supposa qu'il lui était défendu de jouir. L'on a de plus imaginé des opinions diverses pour rendre compte de la façon dont le péché d'Adam s'est transmis à sa postérité, si ce fut par imputation ou par une sorte de contagion, de corruption, de transfusion, d'infection, etc.

Il y eut de tout tems des disputes interminables, et il y en aura toujours suivant les apparences au sujet de l'élection et de la réprobation; on a allégué un grand nombre de passages pour et contre, et chacun a, comme de raison, prétendu qu'ils étaient clairs et décisifs en sa faveur; mais comme mon dessein n'est point d'entrer dans ces sortes de discussions, je me contenterai d'exposer ici en peu de mots l'état de la question qui a la réprobation pour objet.

Dieu, qui sait et prévoit tout, a créé tous les hommes en conséquence d'un acte de sa volonté; il les a forcés d'exister, quoique suivant l'opinion de ceux qui soutiennent la réprobation, il sût ou prévît très bien, et même eût ordonné que la plus grande partie des hommes serait éternellement malheureuse. Tel est selon eux le décret d'un Dieu infiniment juste, infiniment bon, infiniment miséricordieux. Il est certain que si l'on voulait soumettre cette question au tribunal de la raison, elle ne prêterait guère à la dispute, elle deviendrait plutôt un objet d'horreur.

Le lecteur intelligent pourra probablement pousser où il voudra ses réflexions là-dessus: mais il ne peut les pousser trop loin, s'il se laisse uniquement guider par la vérité.

Dans les disputes sur l'eucharistie, il fut question de savoir si le pain et le vin, administrés à ceux qui les reçoivent dignement et avec foi, les font participer au corps et au sang de Jésus-Christ, ou si les espèces ou élémens sont consubstanciés avec ce corps et ce sang, ou enfin si, suivant la doctrine de l'église romaine qui est la plus nombreuse des sectes chrétiennes, le pain et le vin sont transubstanciés, c'est-à-dire changés dans le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ, dans le corps et le sang de Dieu, du créateur de l'univers[26].