[ [26] Il y a eu de grandes contestations dans l'église romaine pour savoir si le pain et le vin reçus dans le sacrement d'Eucharistie se changeaient par la digestion en excrémens comme les autres alimens; on donna le nom de Stercoranistes à ceux qui soutenaient l'affirmative, mot qui vient de Stercus. Le cardinal Humbert, dans sa réponse à Nicetas Pectoratus, le traite de Stercoraniste pour avoir soutenu que l'Eucharistie rompait le jeûne.
Le dogme de la trinité, étant un des plus abstraits de la religion chrétienne, et par conséquent celui qui est le moins intelligible, a excité les plus grandes et les plus opiniâtres disputes. Il s'éleva deux antagonistes qui se querellèrent sur cette matière; l'un fut Alexandre évêque d'Alexandrie, et l'autre fut un prêtre nommé Arius. L'évêque Alexandre, en parlant de la Trinité, avança que le fils était coéternel et consubstanciel avec le père et son égal en dignité. Arius lui opposa cet argument; si le père a engendré le fils, celui qui est engendré doit avoir eu un commencement de son existence; d'où il suit qu'il y eut un temps où le fils n'existait pas. Arius en concluait que le fils tenait sa substance de choses non existantes. D'un autre côté Arius, au dire de l'évêque Alexandre, prétendait qu'il y avait eu un tems où il n'y avait pas de fils de Dieu, et que celui qui n'existant pas auparavant avait existé par la suite, devait être regardé sur le pied des hommes ordinaires, et par conséquent était d'une nature changeante et susceptible de vices ainsi que de vertus. Selon Arius la doctrine d'Alexandre était que Dieu a toujours été et que son fils a toujours été, que le père et le fils sont coéternels, que le fils coexiste avec Dieu sans être engendré, ayant été engendré de toute éternité, c'est-à-dire, engendré, sans être engendré; que Dieu n'était point avant son fils, pas même en idée ou dans aucun point du tems, étant toujours Dieu et toujours fils. V. Chandler dans son introduction, pag. 22 et 23.
Cette dispute, également intelligible de part et d'autre, également édifiante et instructive, fut l'occasion des violences, des persécutions, des massacres les plus atroces, et fit verser des flots de sang. De notre temps on a vu encore bien des combats au sujet de la Trinité, mais les combattans, quoique très acharnés les uns contre les autres, n'ayant point d'autres armes que leurs langues et leurs plumes, n'ont guère pu se faire d'autre mal que de s'injurier, de se calomnier, de s'outrager réciproquement.
Le lecteur pourra facilement imaginer combien les disputans pouvaient être éclairés sur les matières pour lesquelles ils s'entrégorgeaient les uns les autres. Cependant il est bon de faire voir combien leurs disputes étaient entendues par le peuple qui y prenait un très vif intérêt: il est pourtant à présumer que le vulgaire le plus grossier était pour l'ordinaire autant au fait des questions que ses théologiens les plus profonds.
Après que quelques évêques eurent pieusement condamné Dioscore, évêque d'Alexandrie, ils s'occupèrent du soin d'établir la foi, conformément au symbole de Nicée, aux opinions des pères, à la doctrine de Saint Athanase, de Saint Cyrille, de Saint Basile, de Saint Grégoire, de Saint Léon; en conséquence il fut décidé que «Jésus-Christ était vrai Dieu et vrai homme, consubstanciel au père quant à sa divinité, et consubstanciel à nous quant à son humanité; qu'il fallait reconnaître qu'il était composé de deux natures sans mélange qui ne pouvaient se convertir l'une dans l'autre, et pourtant indivisibles et inséparables; qu'il n'était point permis à personne d'avancer, d'écrire, de penser, d'enseigner aucune doctrine contraire; etc.» Cette décision fut suivie des acclamations du peuple, qui cria «que Dieu bénisse l'empereur, que Dieu bénisse l'impératrice! Nous croyons ce que croit le pape Léon. Nous condamnons et nous damnons ceux qui divisent ou qui confondent les deux natures. Nous croyons comme Cyrille; que le nom de Cyrille soit immortel. C'est ainsi que croient les Orthodoxes; anathême à quiconque ne croit pas de même». Voyez l'introduction de M. Chandler, pag. 47.
Il suffira de rapporter encore un exemple de cette nature que nous fournit le commencement de ce siècle. Une portion du clergé de quelques cantons de la Suisse ayant dressé les articles d'un formulaire appelé le Consensus, il s'éleva de grands débats et des troubles à son sujet. «Il est constant, dit l'auteur que je cite, que la plupart des fauteurs ainsi que des ennemis de ce formulaire ne l'avaient ni vu ni lu, et que, s'ils en eussent pris lecture, ils ne l'auraient point entendu; cependant on en fut si allarmé dans le pays de Vaud que l'effroi n'eût pas été plus grand si l'ennemi eût été sur la frontière. Le peuple croyait que ce Consensus était un homme de la Suisse Allemande qui venait pour déposer les prédicans du pays de Vaud, et pour introduire une nouvelle doctrine. Durant ce trouble on envoya quelques députés de Berne à Lausanne pour rétablir la paix, et ceux-ci ayant pris pour secrétaire un homme fort grand et fort maigre, on prit celui-ci pour le Consensus, et il fut souvent en danger d'être assommé par la populace des villages qui ne faisaient que le huer en disant, voilà le Consensus; c'est ce grand vilain-là qui est le Consensus. Les femmes pleuraient dans les rues, comme si elles eussent perdu tous leurs biens et leur liberté. Dans la ville de Lausanne, la consternation fut aussi grande que si tous les habitans eussent été condamnés à la mort.» Voy. l'état et les délices de la Suisse, tome IV, pag. 355 et suivantes.
Quelque pitoyables ou ridicules que ces disputes doivent paraître à tout lecteur sensé; quelque inintelligibles qu'elles paraissent à d'autres, elles n'ont pas laissé ainsi que bien d'autres querelles tout aussi obscures, de servir de prétextes à des cruautés atroces depuis la fondation du christianisme. Pour peu que l'on soit au fait de l'histoire ecclésiastique, l'on saura que les chefs de la dispute dans ces controverses insensées, et que les principaux acteurs des sanglantes tragédies qui se passèrent dans l'église primitive au sujet des opinions religieuses et de la diversité des formes du culte, ont communément mérité le titre de Saints et de Pères de l'église. Si nous examinons impartialement et sans préjugé la conduite de la plupart de ces grands saints et bien d'autres qui ont passé pour des lumières de l'église, tandis qu'on aurait dû les regarder comme les brandons de la discorde; nous serons forcés de reconnaître qu'ils étaient des hommes très pervers et très méchans à tous égards, et sur-tout des persécuteurs très virulens; leur prétendu zèle pour la religion, loin d'amortir en eux l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie, la noirceur et la cruauté, ne faisait qu'enflammer ces passions en eux et les faire éclater sans pudeur et sans retenue. Il y a tout lieu de croire que ces grands hommes, ainsi que la plupart de leurs successeurs, ont plutôt regardé la religion comme un moyen de satisfaire leur vanité et leur cupidité que de se procurer la sainteté.
On nous dira peut-être que beaucoup de ces querelleurs ou de ces saints ont souffert le martyre. Nous en conviendrons; mais il paraît évident qu'ils manquaient de charité et de beaucoup d'autres vertus chrétiennes; dans ce cas à quoi pouvait-il leur servir de laisser brûler leur corps? Le martyre seul ne prouve point qu'ils aient été des gens de bien; il y a tout lieu de croire que l'orgueil et le désir de passer pour des saints ou d'acquérir une haute réputation furent les motifs de leur conduite; ou bien peut-être espéraient-ils que leurs souffrances les aideraient à expier les crimes dont ils se sentaient coupables et leur vaudraient des récompenses. Il peut encore se faire que la chaleur de leur tempéramment eût beaucoup de part à leur conduite; en effet beaucoup d'hommes très méchans sont devenus martyrs, même pour des bagatelles ou dans de mauvaises causes. L'athéisme lui-même eut ses martyrs, et l'on rapporte de Philoxène que les menaces des tourmens les plus rigoureux ne purent jamais l'engager à louer les mauvais vers d'un tyran. M. de la Loubere nous apprend que lorsque le prince Tartare qui régnait à la Chine en 1687, voulut forcer les Chinois à se raser la tête à la façon des Tartares, un grand nombre de ces Chinois aima mieux mourir que de se conformer à cet ordre. Les Bonzes de ce même pays s'enferment dans des chaises à porteurs remplies de cloux dont la pointe est tournée en dedans, et s'infligent beaucoup de tourmens semblables, uniquement pour exciter l'admiration et la charité du vulgaire.
Des philosophes indiens se sont brûlés eux-mêmes pour acquérir de la réputation; les femmes de l'Indostan vont avec la plus grande gaîté se brûler vives sur les corps de leurs maris décédés, le tout parce que c'est une coutume établie dans ces contrées.
Joignez à cela que nous ne devons pas supposer que tous les saints qui furent mis à mort sous les empereurs romains aient été à proprement parler des martyrs du christianisme; on sait très bien que plusieurs d'entre eux ont été punis pour des attentats contre le gouvernement, et que beaucoup d'autres le furent parce qu'ils avaient excité la populace à démolir les temples des païens ou à commettre d'autres désordres très contraires au repos de la société.