[SECTION VII.]

De plusieurs saints très orthodoxes et pères de l'église qui ont été de violens persécuteurs.

Après avoir rapporté quelques-uns des articles sur lesquels les chrétiens ont eu de violentes disputes; après avoir montré combien ces articles ont été entendus par les disputeurs et par ceux qui se sont crus intéressés dans ces querelles; après avoir fait voir quelle espèce d'hommes étaient les chefs les plus zélés et les plus dévots qui les excitaient, nous allons continuer à mettre sous les yeux du lecteur quelques exemples des persécutions atroces et des cruautés révoltantes, qu'un grand nombre de ceux qui s'appellent des chrétiens ont exercé les uns contre les autres à l'occasion de leurs opinions diverses.

Si l'on voulait entrer dans le détail de ces infamies, on serait obligé de transcrire des volumes immenses de martyrologes, l'histoire ecclésiastique tout entière, les légendes, les vies des pères et des saints, ouvrages remplis d'exemples de cruauté religieuse: on y trouverait des traits qui feraient frémir les lecteurs en qui le fanatisme n'a point totalement éteint les sentimens d'humanité.

On se bornera donc ici à rapporter en peu de mots quelques-uns de ces actes de férocité. En effet, si l'on pouvait admettre l'hyperbole de Saint Jean, l'on pourrait dire que le monde serait trop petit pour contenir les livres où l'on raconterait fidèlement tous les détails des cruautés exercées par ceux qui ont l'impudence de se dire les disciples de Jésus-Christ.

On a déjà fait observer que les querelles et les disputes ont commencé dès les premiers instans du christianisme, et que les apôtres eux-mêmes ne furent point d'accord entr'eux; par la suite les chrétiens, à mesure qu'ils eurent plus de pouvoir et de liberté, firent éclater plus hardiment leur cupidité, leur orgueil, leur ambition, leur férocité, et se permirent des violences qui font rougir la raison.

Jusqu'au tems de Constantin, qui fut le premier empereur chrétien, les chrétiens étant sous le gouvernement des payens furent obligés de s'en tenir à se maudire, s'injurier, se déchirer et même avec raison les uns les autres; mais à peine eurent-ils obtenu la permission de se persécuter d'une façon plus efficace, qu'ils profitèrent de cette fatale liberté pour s'excommunier, se bannir, s'emprisonner, se tourmenter et se mettre réciproquement à mort. Indépendamment des essaims d'hérétiques qui s'élevèrent, qui soutinrent les opinions les plus absurdes, les plus monstrueuses, qui se rendirent coupables des crimes les plus contraires aux mœurs, l'église fut encore divisée en deux partis principaux, distingués par les noms d'Orthodoxes et d'Ariens; ceux-ci furent déclarés hérétiques par les premiers[27].

[ [27] L'on a observé au sujet des hérétiques et des sectaires en général que moins ils différaient entr'eux dans leurs opinions, plus ils avaient d'antipathie les uns pour les autres. C'est apparemment la même raison qui fait que quelques hommes ont une aversion plus marquée pour les singes que pour tous les autres animaux.

Selon que ces deux cabales jouirent alternativement du pouvoir ou eurent les empereurs de leur côté, elles persécutèrent leurs adversaires avec toute la fureur et la rage que le fanatisme peut exciter. Il est sur-tout bon de remarquer que les Orthodoxes furent bien éloignés de donner des exemples de douceur à leurs adversaires; quoiqu'ils se plaignissent très amèrement de la cruauté des Ariens quand ceux-ci prenaient le dessus, et quoique Saint Athanase assurât que la persécution était une invention diabolique, cependant les Orthodoxes ne mettaient aucunes bornes à leurs furies quand ils devenaient les plus forts, et même ce furent eux qui les premiers décernèrent la peine de mort contre ceux qui différaient de leurs opinions religieuses; enfin les hommes les plus distingués des deux partis, furent communément les persécuteurs les plus cruels.

Saint Athanase, qui occupait un rang très distingué dans l'église et qui se fit remarquer par son zèle ardent pour la foi Orthodoxe, ne se distingua pas moins par son esprit turbulent, persécuteur, et par ses actions cruelles. Ce prélat remuant fut déposé plusieurs fois pour ses crimes énormes et ses pratiques séditieuses; son rétablissement fut communément accompagné de tumultes et de massacres, excités par lui-même ou par ses adhérens.