Plusieurs évêques et prêtres, qui s'étaient déclarés pour le parti orthodoxe, accusaient ce grand saint auprès de l'empereur, d'être par sa conduite emportée, l'auteur de tous les troubles de l'église; on lui imputait d'avoir fait fustiger, mettre dans les fers et même assassiner quelques-uns de ses adversaires. Ce saint homme se rendit aussi coupable de calomnie: il fut accusé d'avoir suborné de faux témoins pour détruire ses ennemis, et entr'autres Eusèbe de Nicomédie; en effet il engagea une femme à dire que ce prélat lui avait fait un enfant, fausseté qui fut découverte au concile de Tyr. Ce grand docteur fut encore banni pour avoir vendu le blé que l'empereur Constantin avait donné pour la subsistance des pauvres d'Alexandrie, dont il était évêque. La conduite de cet homme nous prouve qu'il est très possible de montrer beaucoup de zèle, même pour la religion orthodoxe, de disputer avec beaucoup de subtilité sur les points les plus abstraits de la théologie, de se rendre fameux par un symbole, et d'être en même tems un scélérat décidé.
Si Dieu défendit à David de bâtir le temple des juifs, parce qu'il avait versé le sang, à combien plus forte raison un persécuteur aussi sanguinaire que Saint Athanase, était-il peu propre à édifier l'église chrétienne?
Cependant ce Saint abominable ne fut pas à beaucoup près le seul qui exerçât des persécutions sanguinaires. St. Chrysostôme, ainsi nommé à cause de son éloquence extraordinaire, se fit remarquer par son humeur turbulente. St. Cyrille, Dioscore et bien d'autres le secondèrent avec chaleur dans ses excès et dans ses entreprises détestables. Le premier (St. Jean Chrysostôme) fit éprouver de très-grandes violences aux évêques ses confrères; il les déposait d'une façon purement arbitraire, il en substituait d'autres en leur place contre le vœu des peuples; il alla jusqu'à insulter l'impératrice Eudoxie. Il excita un soulèvement contre les Goths dans la ville de Constantinople; l'on fut sur le point de faire mettre le feu au palais impérial et d'assassiner l'empereur; ce tumulte se termina par le massacre de tous les soldats Goths, dont on brûla l'église avec un grand nombre de ceux qui s'y étaient rassemblés pour y chercher un asile; on les y enferma pour les empêcher d'échapper.
Le second de ces saints, c'est-à-dire, St. Cyrille, évêque d'Alexandrie, ne fut ni moins cruel ni moins tyran que le premier: il employa tout son pouvoir pour écraser tous ceux qu'il nommait hérétiques, s'arrogeant une autorité illégitime, et osant même insulter le gouverneur de la ville, placé par l'empereur. Il commit par lui-même et fit commettre par d'autres les violences les plus abominables; ses adhérens et son clergé assassinèrent, de la façon la plus barbare, une femme vertueuse remplie de science et de beauté, appellée Hypatia; ces forcenés l'ayant rencontrée au sortir d'une visite, la saisirent, l'arrachèrent de sa voiture, la traînèrent dans une église, la dépouillèrent toute nue, l'écorchèrent toute vive, la déchirèrent ensuite en pièces, et finirent par réduire son corps en cendres.
Dioscore, successeur de Cyrille, s'empara d'une grande somme d'argent donnée par une femme de qualité aux hôpitaux et aux pauvres d'Égypte, et fit transporter dans ses propres greniers le bled que l'empereur accordait annuellement, pour la subsistance des pauvres chrétiens de Lybie, où il ne venait point de grains, il le garda tandis que ces malheureux mouraient de faim; il attendit une grande disette pour le vendre à un prix exorbitant, sans en donner un grain aux pauvres. Il se conduisit en vrai tyran à l'égard du peuple d'Alexandrie; sans aucun scrupule il se saisissait des biens, il faisait brûler les maisons, il faisait abatre les arbres et détruire les jardins; il tenait à sa solde une troupe de spadassins dont il se servait pour faire assassiner, tantôt publiquement et tantôt en secret, ceux qui avaient le malheur de lui déplaire.
Les Ariens ne le cédèrent point en injustice et en cruauté aux vrais croyans; leurs évêques furent aussi turbulens, aussi cruels, aussi inhumains que les premiers. Un exemple suffira pour en convaincre; l'auteur de la vie de l'empereur Julien, nous dit que George, évêque d'Alexandrie, avait été tiré de la lie du peuple; il fit d'abord le métier de parasyte, ensuite il fut placé dans les fermes de l'empereur, où il s'appropria les sommes qui passèrent par ses mains; à la fin, après beaucoup d'aventures, le parti des Ariens le jugea digne de remplir le second siége de l'église; il ne possédait ni les vertus d'un évêque, ni aucune bonne qualité; il était entreprenant, audacieux, sans pudeur et sans pitié. Quand il fut en place, son faste, sa cruauté et sa rapacité l'auraient fait prendre pour un payen, s'il n'eût pillé les temples, car c'était dans cette dévotion lucrative que tout son christianisme consistait. Les Orthodoxes le détestaient comme un ennemi sanguinaire, et tout le monde comme un voleur, un oppresseur, un scélérat; les gens en place étaient forcés de se rendre les ministres de ses tyrannies de peur d'en devenir les victimes. Ce portrait est confirmé par Ammien-Marcellin, et par les historiens ecclésiastiques Sozomène, Socrate, Théodoret; ce dernier dit, en parlant de George, que c'était un vrai loup, et qu'il dévorait ses brebis avec plus de cruauté qu'un loup, un ours, ou un léopard n'aurait pu faire.
Plusieurs autres Ariens ont imité la conduite de ce prélat. Lorsqu'on déposait des évêques Orthodoxes pour les remplacer par des Ariens, ces changemens étaient pour l'ordinaire accompagnés d'une infinité de massacres. L'empereur Julien n'avait-il donc pas raison de dire, qu'il n'y avait pas de bêtes féroces plus acharnées contre les hommes, que les chrétiens l'étaient les uns contre les autres? Il paraît que l'empereur Jovien était au fait du caractère d'un grand nombre d'entre eux, et du principal objet de leur dévotion, lorsqu'il disait qu'ils n'adoraient point Dieu, mais la pourpre. Ammien-Marcellin, auteur payen, en rapportant les combats sanglans qui se livraient à Rome, quand il s'agissait de l'élection d'un évêque, s'appercevait bien du but que se proposaient les candidats, lorsqu'il dit, livre XXII, chap. V, «qu'il n'était pas surprenant que des hommes qui ne cherchaient que des grandeurs humaines, combatissent avec autant de chaleur et d'animosité, pour obtenir cette dignité, vû que quand ils l'avaient obtenu, ils étaient sûrs de s'enrichir par les offrandes des dames, de pouvoir se montrer avec éclat, de se faire admirer par la magnificence de leurs équipages, de leurs festins somptueux, et par un luxe et une profusion qui surpassaient ceux des princes souverains».
Grotius n'a-t-il donc pas raison de dire que celui qui lit l'histoire ecclésiastique, n'y trouve rien que les vices et les crimes des évêques? En effet comme cette histoire ne présente que les détails des disputes insensées sur des points ridicules, inintelligibles et absurdes entre les chefs de l'église, et des persécutions atroces qu'ils faisaient réciproquement éprouver, on pourrait dire que la satyre la plus sanglante qui ait jamais été faite contre l'église, c'est l'histoire de l'église.
[SECTION VIII.]
De la puissance du clergé, et de la tyrannie de l'évêque de Rome.