Nonobstant cette réconciliation du comte de Toulouse, l'armée des croisés attaqua par-tout les hérétiques, s'empara de leurs villes, les remplit de carnage et d'horreurs, et brûla le plus grand nombre des prisonniers. En 1209, Béziers s'étant rendu, tous les habitants furent passés au fil de l'épée, et la ville fut réduite en cendres; à la prise de cette place, les croisés sachant qu'il y avait un grand nombre de catholiques parmi les hérétiques, furent incertains de ce qu'ils devaient faire. Mais Arnaud, un saint abbé de l'ordre de Cîteaux, leur dit de tuer tout le monde, vu que Dieu saurait bien démêler les siens. Sur l'ordre de ce moine, les soldats égorgèrent tout le monde sans distinction.
Plusieurs villes du même pays subirent le même sort; il y eut des milliers d'hommes qui furent pendus, brûlés, enterrés tout vivans. Dans une ville des environs de Toulouse on en pendit cinquante, et quatre cents furent consumés par le feu. On jetta dans un puits, que l'on remplit ensuite de pierres, une dame d'une illustre maison, sœur du gouverneur de Lavaur. A Castres de Termes, l'on jetta Raymond de Termes en prison, et l'on brûla dans un grand feu sa femme, sa sœur et sa fille, ainsi que plusieurs autres dames à qui l'on ne put faire embrasser la religion catholique.
Après la mort du comte de Toulouse, son fils eut le courage de résister à la tyrannie du pape, il se remit en possession des états de son père, et les défendit avec beaucoup de valeur; mais le pontife romain ayant fait prendre les armes au roi de France, celui-ci contraignit le comte de se soumettre et de subir une punition aussi rigoureuse que son père. Sur quoi St. Bernard s'écria «que c'était un saint spectacle de voir un aussi grand personnage, qui avait pu si long-tems résister à tant de nations puissantes, conduit dépouillé de ses vêtemens, et pieds nuds à l'autel!»
Quoique ces princes osassent résister au pape et désobéir à ses ordres, ce pontife insolent trouvait dans presque tous les autres souverains catholiques des esclaves et des bourreaux, prêts à servir ses caprices et son odieuse tyrannie. Les rois de France et d'Espagne, n'ont point rougi de se prêter un grand nombre de fois à ses fureurs et se sont distingués par le zèle imbécile avec lequel ils ont, par complaisance pour un prêtre hautain, et pour un clergé ambitieux, banni, persécuté, massacré une multitude de sujets utiles et vertueux.
Notre reine Marie, princesse en qui la superstition avait totalement étouffé les sentimens de compassion et d'humanité si naturels à son sexe, fit égorger avec la dernière barbarie une foule de ses sujets. Ceux qui voudront s'instruire en détail des cruautés exercées sous le règne de cette princesse sanguinaire, les trouveront dans Fox et dans d'autres écrivains, où ils liront des choses qui leur feront horreur. Cette reine nous prouve les effets terribles que la dévotion peut produire, lorsqu'elle se trouve combinée avec un tempéramment cruel.
Les rois de France ne l'ont cédé à personne dans l'obéissance qu'ils ont eue pour les ordres du très saint père. On sait les guerres civiles que l'intolérance des catholiques romains fit éclore dans ce royaume; on se rappelle en frémissant l'horrible massacre que Charles IX fit faire dans sa capitale, de près de cent mille de ses sujets, dont il avait attiré plusieurs à sa cour sous prétexte de se reconcilier avec eux. Ce roi superstitieux n'eut-il pas l'infamie de tremper ses propres mains dans le sang des hérétiques, sur lesquels il tirait des fenêtres de son palais? Le pontife des Romains, renonçant à toute pudeur, ne rendit-il pas des actions de grâces solennelles au Dieu des miséricordes, pour le massacre odieux commis par les ordres du fils aîné de l'église, qui venait d'immoler tant de victimes à la férocité sacerdotale?
Cependant les rois ne trouvent grâce aux yeux de ce pontife hautain, que quand ils se rendent ses esclaves et ses bourreaux. Nous voyons presque dans le même tems Henri III assassiné par un moine; cet assassinat préconisé comme une action louable, l'assassin regardé comme un martyr par le pape. L'histoire de France nous montre pendant environ un demi-siècle ce royaume inondé du sang des protestans, sur lesquels des princes aveugles exerçaient les vengeances du très saint père, et la cruauté religieuse dans toute son atrocité. Jusqu'au règne d'Henri IV, il périt dans les guerres de religion plusieurs millions d'hommes, et enfin ce monarque, justement chéri des Français, succomba lui-même sous les coups d'un fanatique, armé par des jésuites qui prêchèrent de tout tems la cruauté, la persécution et le massacre des rois.
Dans des tems postérieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'église: après avoir désolé toute l'Europe par ses conquêtes, ruiné son royaume par ses folles entreprises et ses profusions, bravé le ciel et scandalisé la terre par ses débauches et ses adultères, il crut tout expier en persécutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers de protestans. On prétend que sa férocité religieuse força huit cent mille âmes de s'expatrier pour échapper aux prisons, aux galères, aux massacres que ce monarque très chrétien destinait aux plus consciencieux de ses sujets. Tels ont été en France les effets de la cruauté envenimée par la religion [31].
[ [31] Je tiens de personnes très digne de foi que sous le ministère pacifique du cardinal de Fleuri, qui passait pour un homme très doux, la cour de France a fait expédier plus de quatre-vingt mille lettres de cachet, pour emprisonner et tourmenter la secte des Jansénistes.
Il paraît cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emporté sur tous les autres par l'obéissance servile qu'ils ont eue pour le pape et par la cruauté dans laquelle ils ont surpassé tous les autres princes chrétiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mérité d'être regardés comme la nation la plus dévote et la plus religieuse de l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la chrétienté: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois généreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la plus ignorante, la plus superstitieuse, et conséquemment la plus cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems formé le projet d'extirper l'hérésie, c'est-à-dire, les opinions peu conformes à celles de l'église romaine, s'y prirent d'une façon très courte pour y parvenir; ils proposèrent à leurs sujets la religion catholique ou la mort. Cette méthode leur a si bien réussi que les provinces-unies des Pays-Bas se séparèrent entièrement de la monarchie espagnole; toute la puissance de Philippe II fut forcée d'échouer contre les habitans de quelques marais; ce profond politique épuisa ses trésors immenses sans aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure, c'est-à-dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses états dépeuplés, appauvris, dévorés par des prêtres et des moines, dont le crédit est assez grand pour commettre impunément tous les crimes, et même pour soulever les peuples à volonté contre l'autorité souveraine, si elle manquait d'obéissance pour le clergé.