Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidèle ministre de ses fureurs. Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les supplices, sans compter ceux qui périrent dans les combats. Sa réputation était si bien établie, que dès qu'on sut qu'il devait venir gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnèrent pour se soustraire à la cruauté de ce dévot ministre des vengeances du St.-Père. Dans la vue de réprimer des excès commis par les protestans que la violence avait irrités, l'on érigea un tribunal que cet odieux gouverneur nomma le Conseil des troubles. Un Espagnol, nommé Jean de Vargas, en fut déclaré président; celui-ci, secondant merveilleusement les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un superstitieux ignorant. Hæretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt contra, ergo debent omnes patibulari: les hérétiques ont démoli les églises, les bons ne s'y sont point opposés, il faut les pendre tous.

Dans une autre occasion, un homme ayant été accusé, fut condamné à la mort sans avoir été ni entendu ni examiné. Peu de tems après on découvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin de ce qui était arrivé, Vargas leur dit qu'ils n'en devaient point être fâchés, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son âme[32]. Un autre membre du même tribunal, nommé Hessels, avait coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accusés, et lorsqu'il se réveillait, il criait, en se frottant les yeux, au gibet, au gibet!

[ [32] V. Histoire des Provinces-Unies par Le Clerc, tom. I, pag. 14. En l'an 1562, J. Téroude, avocat protestant, fut décapité à Toulouse, en France, par arrêt du parlement, quoiqu'on ne le trouvât point coupable; et voici ce qu'on lui dit: M. Téroude, la cour ne vous trouve aucunement coupable, cependant bien informé de l'intérieur de votre conscience, et sachant très bien que vous auriez été très charmé que ceux de votre malheureuse et réprouvée religion eussent remporté la victoire, elle vous condamne à avoir la tête tranchée et tous vos biens sans exception confisqués. V. l'Histoire ecclésiastique des églises reformées du royaume de France. Tome III, liv. 10, pag. 33 et 34.

Il paraît que le parlement de Toulouse actuel n'a point dégénéré de l'injustice, du fanatisme et de la férocité de ses prédécesseurs. Ce tribunal, vraiment digne de la ville où l'inquisition fut établie pour la première fois, condamna, comme toute l'Europe le sait, sans aucune preuve juridique, le malheureux Jean Calas, protestant, à être rompu vif, pour avoir été vaguement accusé d'avoir étranglé son fils. Le conseil d'état de France a depuis cassé cet infâme arrêt et réhabilité la mémoire de Calas. Mais ses juges exécrables et voués à l'indignation publique ont eu l'effronterie d'empêcher que l'arrêt du conseil ne sortît son execution. C'est aux soins, aux bienfaits et aux sollicitations de l'illustre Voltaire que la famille de Calas a été redevable de la justice qui lui a été rendue.

Note de l'éditeur.

Telles étaient les procédures judiciaires des substituts du duc d'Albe; quant à lui, il agissait d'une façon plus sommaire, plus arbitraire et plus cruelle. Il envoyait sans forme de procès les accusés au supplice, et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou décapiter ou brûler; il en faisait attacher quelques-uns à la queue d'un cheval, les mains liées derrière le dos, pour les faire conduire au lieu de l'exécution; d'autres furent écartelés. En un mot, ce scélérat se vantait d'avoir fait périr dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci se trouvent les noms célèbres des comtes d'Egmont et de Hoorn, du baron de Batembourg et de beaucoup de personnes d'une très illustre naissance. Le crime unique des deux premiers était d'avoir paru pencher en faveur de la tolérance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mêmes. Ce monstre n'épargnait pas même les femmes: il fit périr sur l'échafaud une dame de qualité, âgée de 84 ans. V. Le Clerc, hist. des Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38, etc.

C'est ainsi que le St.-Père fut obéi et servi par les plus zélés et les plus dévots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruautés pieusement exercées par les chrétiens les uns contre les autres. Cependant les lois les plus sanguinaires, les persécutions les plus atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont pu contenter la rage insatiable de quelques zélateurs, qui ne semblent respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prêtres furent toujours les conseillers et les instigateurs des scènes les plus horribles que le christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous apprennent eux-mêmes que, dans le fameux Massacre d'Irlande, il y eut cent cinquante-quatre mille protestans d'égorgés par les catholiques; on n'épargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort fut souvent accompagnée de circonstances si cruelles, que la plume tombe des mains quand on veut les rapporter. V. Rushworth's collection, vol. V. pag. 355.

Quoique le massacre de la St.-Barthélemy, appellé communément le massacre de Paris, n'ait pas coûté, peut-être, la vie à autant de monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagné de circonstances qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres[33]. Ce massacre ne fut pas dû à un soulèvement subit de la populace, il fut prémédité de sang froid; concerté dans le conseil d'un roi, assisté de sa mère, du duc d'Anjou, qui depuis régna sous le nom d'Henri III, du cardinal de Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors que 22 ans, et son frère, le duc d'Anjou, était plus jeune que lui; cependant l'on voit qu'à cet âge leur âme était déjà mûre à la cruauté religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infâmes trahisons pour attirer à Paris le roi et la reine de Navarre, le prince de Condé, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En conséquence, on proposa un mariage entre la sœur du roi et le prince de Navarre; on parla d'une prétendue expédition dans les pays espagnols, dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous les officiers protestans. Cette expédition n'eut pas lieu, mais le mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennité pour inonder Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les rues. Péréfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout évêque qu'il était, parle de cette journée qu'il appelle action exécrable! qui n'avait jamais eu et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de pareille. Mais quoiqu'un prélat catholique condamne cette horrible action, le pape, comme on l'a dit, n'en jugea pas de même; il fit publiquement l'éloge de cet outrage fait à l'humanité en présence des cardinaux de la sainte église romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand événement, le très saint père lui en fit ses remercîmens, l'en félicita, l'exhorta de continuer à extirper l'hérésie; ce qui prouve que sa sainteté n'était point encore contente du nombre des victimes que l'on venait d'immoler à sa fureur. Peut-être aussi le pape voulait-il faire entendre par là qu'il était à propos d'établir en France le sacré tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imaginées par la cruauté sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux instrument de la cruauté religieuse.

[ [33] Ce massacre abominable, ainsi que la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, ont été depuis quelques années justifiés par un prêtre exécrable, nommé l'abbé de Caveyrac, qui par là a mérité la faveur de plusieurs membres illustres du clergé de France.

Note du traducteur.