[SECTION IX.]
De l'inquisition et de ses cruautés.
Jusqu'au commencement du treizième siècle les princes temporels furent seuls en droit de faire des lois et des édits pour la suppression des hérésies et contre les hérétiques; l'exécution de ces lois était confiée aux magistrats civils et aux évêques; mais environ vers l'an 1200, longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape Innocent III s'étant aperçu qu'il y avait un grand nombre d'hérétiques en France, surtout à Toulouse et aux environs, et que la plus terrible des hérésies, celle qui résistait à l'autorité des papes, était sur le point de se répandre, il vit clairement la source de maux si dangereux pour lui. Les princes séculiers, soit par une sage politique, soit par humanité, négligeaient souvent de punir les hérétiques, de peur de dépeupler et d'affaiblir leurs états en bannissant ou en détruisant de bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'étaient pas toujours disposés à se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des chrétiens leurs semblables, des évêques même craignirent quelquefois d'aller trop loin dans les châtimens des hérétiques et d'en faire un carnage, qui aurait diminué leurs troupeaux s'ils eussent voulu totalement extirper les hérésies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne travaillait qu'avec tiédeur à l'œuvre du Seigneur (c'est ainsi que l'impie appellait la persécution), tint conseil avec l'abbé de Cîteaux et avec un moine espagnol, appellé Dominique, qui est devenu un saint depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prévenir le danger qu'il craignait.
Ce triumvirat décida qu'il fallait ôter des mains des laïques le droit de persécuter; l'arracher à tous ceux qui s'étaient conduits avec tant de tiédeur, pour le donner à des ecclésiastiques qui par leur zèle se montreraient dignes de la confiance de l'église et d'un emploi si saint. En conséquence, on établit des inquisiteurs; Dominique, l'un des monstres les plus sanguinaires qui aient jamais existé, en fut déclaré le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institué s'est depuis fidèlement acquitté des fonctions odieuses imaginées par son pieux fondateur.
Peu de tems après l'établissement de ces inquisiteurs on leur forma un tribunal sous le nom d'Inquisition; par ce moyen la persécution fut réduite en système. On éleva des édifices dans lesquels on ménagea des appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prépara des prisons affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destinés à leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le nom de Familiers du Saint-Office, se firent un honneur de devenir les archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagèrent par serment à les défendre au péril même de leur vie. Non contens de cette noble fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les délateurs de leurs saints maîtres, et quelque infâme que ce métier puisse paraître en toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exercé en faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mêmes briguèrent cet emploi sublime, et s'en glorifièrent dans les pays où cet infâme tribunal est établi.
Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligés d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore aux Familiers. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'Argus pour veiller aux intérêts des prêtres, et pour s'opposer aux opinions contraires à celles d'où viennent les trésors du clergé; celui-ci, par là, comme Bryarée, a cent bras pour se défendre et pour faire une guerre offensive à ses ennemis.
Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses nécessaires pour conduire à bien l'œuvre infâme et sanguinaire de la persécution; pour assurer encore plus l'église contre les attaques des hérétiques, ce saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimité. Par-tout où il est établi, les rois et les princes mêmes sont soumis à sa juridiction et ont quelquefois éprouvé des châtimens de sa part.
La rapacité, l'injustice et la cruauté de ce tribunal ecclésiastique sont aussi illimités que son pouvoir. Lorsqu'un accusé est conduit à l'inquisition, on commence à le dépouiller de tout et même de ses habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles qu'immeubles, et pour l'engager à ne rien céler, on lui promet solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme bien riche de sortir de l'inquisition que pour un câble de passer par le trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gré les aveux dont les inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les tortures; quand on leur a découvert ce qu'on possède, les inquisiteurs communément font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier à l'encan, parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces scélérats sont d'avance très résolus à ne rien restituer.
Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont accusées; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande à elles-mêmes si elles savent la cause de leur détention: comme souvent les prisonniers l'ignorent, et par conséquent ne peuvent la dire, on les avertit de tâcher de se rappeller les crimes dont connaît le tribunal du Saint-Office, et dont ils peuvent s'être rendus coupables, et on les conjure par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ (c'est la formalité), d'en faire une confession pleine et entière, vu que c'est là le seul moyen de recouvrer leur liberté et leur vie. Si par toutes ces voies l'on ne peut déterminer le prisonnier à confesser ou à s'accuser lui-même, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer; quand elles ont été employées sans succès, comme il arrive quelquefois, on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accusé dans l'espérance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait connaître ses accusateurs, qui ne lui sont point confrontés; par là il est souvent arrivé que des personnes parfaitement innocentes de ce dont elles avaient été accusées, ont subi les châtimens les plus cruels et les plus injustes, et même ont été mises à mort.
Une nouvelle preuve de l'iniquité de cet odieux tribunal, c'est que l'on y reçoit le témoignage et les délations des personnes infâmes, et même de celles qui ont été convaincues de parjure. En un mot telle est l'indignité et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris sont admis comme témoins contre leurs femmes dans le cas d'hérésie, mais encore sont forcés de se rendre leurs délateurs; par la même raison les femmes sont admises à déposer contre leurs maris, les parens contre leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et même pour y inviter les enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les déterminer à faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'où l'on voit clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le bien de l'église, changent de nature, sont sanctifiés et deviennent des actions légitimes et méritoires.