Les cruautés exercées par ce tribunal, que l'on a l'impiété de nommer saint, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute, un grand nombre que l'on a soigneusement dérobées à la connaissance du public; mais il faudrait des volumes pour décrire ceux que l'on connaît, si l'on voulait en donner des détails; cependant on a beaucoup écrit là-dessus; quelques ouvrages ont été publiés par ceux mêmes qui avaient eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altérés de sang; on ne se propose donc ici que de donner une idée de la scélératesse et de la barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas été à portée de consulter les ouvrages qui traitent de cette matière, tels que l'histoire de l'inquisition par Limborch, de laquelle nous avons tiré la plupart des faits qui sont ici rapportés.
Lorsqu'un accusé est arrêté par ordre de l'inquisition, on le jette dans un cachot obscur, où il demeure quelquefois pendant des années entières, et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas même de dévotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer à adoucir ses peines; au contraire, on s'étudie à les aggraver par tous les moyens imaginables. Un silence profond règne dans cette région de la douleur; si un prisonnier récite ses prières à haute voix, on a la témérité de se plaindre, un géolier lui ordonne de se taire, et en cas de récidive il est battu sans miséricorde. Un prisonnier incommodé d'une toux, eut ordre de ne point tousser: comme il répondit qu'il ne pouvait faire autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.
Quoiqu'une pareille prison accompagnée de circonstances si désolantes soit déjà un châtiment très rigoureux, suffise quelquefois pour faire tourner la cervelle aux malheureux qui l'éprouvent, en fasse périr d'autres, en détermine quelques-uns à se donner la mort[34], cependant tout cela n'est encore qu'une très petite partie des souffrances qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les prisonniers à s'accuser eux-mêmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent eux-mêmes et les autres à faux.
[ [34] M. Dellon, qui a écrit une Relation de l'inquisition de Goa, nous dit que durant son séjour dans les prisons de l'inquisition il pensa devenir fou, et que souvent il fut tenté de se donner la mort.
Dans le tems que l'inquisition était établie en Flandre, des femmes accusées de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nièrent le fait à l'interrogatoire: mais ayant été mises à la torture, elles confessèrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses que le diable les avait connu charnellement: elles se rétractèrent ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'exécution, et l'on pouvait les en croire, disant que c'était la rigueur des tourmens qui leur avait arraché cet aveu, ce qui ne les empêcha point d'être brûlées vives.
Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prétendus criminels qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs peines. L'endroit où l'on donne la torture est communément une chambre obscure et souterraine, tendue de noir, et éclairée par des chandelles. Le bourreau vêtu de noir, semblable à un démon, paraît devant le prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accusés, soit hommes, soit femmes ou filles, sans égard pour la pudeur, sont dépouillés tout nuds, après quoi on les couvre d'un habillement fort mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un calleçon de toile pour couvrir leur nudité.
Les tortures que l'on emploie sont de différentes espèces; il y en a un très grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales. L'une de ces tortures consiste à lier les mains de l'accusé derrière le dos; on lui attache des poids énormes aux pieds, après quoi on l'élève à l'aide d'une poulie à laquelle on fait toucher sa tête; on le tient suspendu quelque tems de cette manière, afin de distendre tous ses membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup de manière cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqués: on réitère la même chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui avait été lui-même l'un des juges de l'inquisition, on fustige cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.
Voici une autre méthode dont l'inquisition se sert pour donner la question. On place un réchaud rempli de charbons ardens sous la plante des pieds du malheureux que l'on applique à la torture; on les a préalablement frottés de lard afin que la chaleur devienne plus cuisante. Mais pour ne point trop nous arrêter sur un sujet si révoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de la cruauté sacerdotale des infâmes suppôts de l'inquisition. Ils ont une auge de bois creusé, assez ample pour contenir un homme couché dans toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixée en travers, sur laquelle on pose le prisonnier couché sur son dos, de manière que ses pieds soient beaucoup plus élevés que sa tête. Quand il est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont liés avec de petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparaître. Cependant ce n'est là que le commencement des tourmens qu'on fait subir à l'accusé; on lui met sur la bouche et sur les narines une étoffe mince, et pour lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'étoffe jusqu'au fond de sa gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par là il semble entrer en agonie: lorsqu'on a retiré le morceau d'étoffe, ce que l'on fait pour qu'il puisse répondre à l'interrogatoire, il est ordinairement rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche. La répétition de ces tortures semble être une mort multipliée, ou, suivant l'expression de Shakespeare, c'est mourir plusieurs fois avant la mort.
Telles sont les inventions infernales imaginées par les prêtres du Dieu des miséricordes! en effet l'enfer, à l'exception de sa durée, pourrait-il être pire que la sainte inquisition? Les démons les plus pervers peuvent-ils être plus cruels et plus inhumains que ces inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes exécrables l'indignation qu'ils méritent, je rapporterai quelques exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir à des personnes assez malheureuses pour tomber entre leurs mains.
M. William Lithgow, Écossais, voyageant pour satisfaire sa curiosité, eut le malheur d'être déféré à cet infâme tribunal. Après avoir souffert des tourmens inouïs, il fut condamné à être brûlé vif comme hérétique, mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner à une mort si douloureuse, voulurent encore lui faire éprouver onze tortures; en voici une qu'il rapporte lui-même. On commença par le dépouiller nud, on le fit mettre à genoux tandis que ses bras étaient tenus en l'air; on lui ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau jusqu'à ce qu'elle découlât de sa bouche; alors on lui passa une corde au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui pensa l'étrangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tête en bas, et puis on coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet état jusqu'à ce qu'il eût dégorgé toute l'eau qu'il avait bue, après quoi il demeura long-tems à terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur imprévu il fut délivré de prison et revint en Angleterre.