Une dame très pieuse, accusée d'hérésie, fut mise à l'inquisition de Séville avec ses deux filles vierges, et une nièce mariée. On employa différentes tortures pour les engager à s'avouer coupables, pour découvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles s'accusassent réciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les trouvant obstinées, fit venir devant lui une des filles, sous prétexte de conférer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup de part à ses peines et feignit de vouloir la consoler; après l'avoir ainsi séduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intérêt très sincère aux malheurs de sa famille, lui avoir fait espérer qu'il lui rendrait de bons offices pour recouvrer la liberté, ce traître l'exhorta d'avouer ce qui la regardait elle-même et de découvrir tout ce qu'elle savait sur sa mère, ses sœurs, sa tante et quelques autres personnes qui n'avaient point encore été arrêtées, promettant avec serment que, si elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire cesser leurs infortunes et de les remettre en liberté. Ces caresses tirèrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui arracher; séduite par les promesses et les sermens réitérés de l'inquisiteur, elle lui découvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors cet infâme parjure, une fois parvenu à ses fins, fit appliquer cette infortunée à la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa mère et ses sœurs, qui furent pareillement appliquées à la question, et toutes furent brûlées vives sur le même bûcher.
Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'être rapporté, celui qui suit ne lui cède en rien, et même il paraîtra plus cruel à de certains égards. Une femme de qualité, nommée Bohorquia, épouse du seigneur d'Higuère en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrêtée par l'inquisition, uniquement parce que sa sœur, qui avait été pareillement arrêtée et qui fut ensuite brûlée, avait déclaré dans la torture qu'elle l'avait entretenue de sa façon de penser. La dame Bohorquia accoucha dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserrée très étroitement et traitée avec la même dureté que les autres prisonniers; la seule consolation qu'elle avait, était due à une jeune fille qu'on lui avait donnée pour compagne et qui fut par la suite brûlée pour sa religion; mais cette consolation fut bientôt changée dans la plus cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrachée d'auprès d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant tous les membres disloqués, spectacle affreux, très propre à faire sentir à la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-même. A peine la jeune fille eut-elle commencé à se rétablir, que l'on vint prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mêmes tortures. Après avoir souffert des tourmens qui pensèrent lui coûter la vie, elle fut remise toute expirante dans sa prison où elle mourut en effet au bout de huit jours. Pour combler la mesure de la perversité des inquisiteurs, il se trouva par la suite que cette dame était parfaitement innocente de ce dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement assassinée, la déclarèrent eux-mêmes telle.
On a déjà ci-devant observé que tous ceux ou celles à qui l'inquisition fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dépouillés tout nuds, au mépris des règles de la pudeur. Quelles réflexions ne fait pas naître une conduite si étrange! quel mélange abominable de barbarie et de lubricité! quelle doit être la situation d'une femme honnête, quand elle se voit exposée aux regards avides de ces monstres sacrés, qui sans égards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs, assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!
Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples d'une pareille barbarie exercée sur un sexe enchanteur. Cependant c'est ainsi que les femmes ont été traitées au sein des nations qui se disent chrétiennes et policées! C'est ainsi que des princes et des peuples dévots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la piété! Des scélérats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait exterminer de dessus la surface de la terre, où ils sont un scandale pour la religion en général et pour le christianisme en particulier, jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont comblés d'honneurs, de richesses et de pouvoir.
[SECTION X.]
De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.
Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.
Lorsque l'inquisition a indiqué un auto da fe, c'est-à-dire, un acte de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui doivent être immolés à la cruauté religieuse.
La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir. Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.
Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer. Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens[35]. Cela s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons. Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant deux heures entières.