[ [35] L'on voit par là que les prêtres sont parvenus à dépraver tellement les cœurs de ces dévots catholiques, qu'un homme qui ne pense pas comme eux ne leur paraît être qu'un chien. C'est ainsi que les prêtres inspirent la charité à ceux qu'ils instruisent!

Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait, tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté de ces cannibales chrétiens!

Dans un de ces actes de foi que l'on célébrait en Espagne, la reine, qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle: on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la main du bourreau.

Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles; ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition; ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.

Des misérables sans religion et sans mœurs, et privés des sentimens les plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de leurs horribles, cruautés.

[SECTION XI.]

Des persécutions excitées par les prêtres protestans.

Les persécutions et les cruautés religieuses qui ont été rapportées jusqu'ici comme exercées par les chrétiens, sont empruntées des catholiques romains, et se sont pratiquées dans l'église depuis le tems où le pape et son clergé ont obtenu un pouvoir sans bornes dans la chrétienté. Si nous n'avions pas un si grand nombre de preuves convaincantes de la barbarie exercée par des prêtres de Jésus-Christ, comment aurait-on jamais pu s'imaginer que ceux qui s'étaient si fort élevés contre la persécution et qui se donnaient pour les prédicateurs d'un évangile de paix, dans le tems où ils étaient eux-mêmes persécutés, deviendraient un jour des monstres de cruauté et les plus violens des persécuteurs? Cependant la chose est souvent arrivée et elle arrivera toujours. Il est évident que les plus distingués parmi les premiers réformateurs sont devenus persécuteurs en théorie et dans la pratique toutes les fois qu'ils ont eu le pouvoir en main; pour lors ils ont enseigné de vive voix et par écrit que la persécution était une chose louable et nécessaire; par là ils ont contredit tout ce qu'ils avaient antérieurement dit en faveur de la tolérance, dans un tems où ils étaient eux-mêmes les victimes de la persécution: on leur doit la justice de convenir qu'ils ont très fidèlement pratiqué les maximes violentes qu'ils ont enseignées.

Luther, Mélanchton, Zwingle, Bucer, Beze, Farel et sur-tout Calvin, se sont montrés de très ardens persécuteurs. Ce dernier s'est distingué par un infâme traité, qu'il écrivit en faveur de la persécution, et encore plus par les persécutions qu'il suscita contre plusieurs hommes de mérite. Castillion ou Castalion, homme éminent par son savoir et ses mœurs, fut injurié et persécuté par lui uniquement parce qu'il n'était point de son avis sur la prédestination, le libre arbitre, l'élection, le cantique des cantiques, et la descente de Jésus-Christ aux enfers. Ce fut encore par les soins de Calvin, que Servet fut emprisonné et brûlé comme hérétique[36]. Le pauvre Servet fut traité dans la ville protestante de Genève, de la même manière qu'il eût pu l'être dans l'inquisition romaine; on lui confisqua tous ses biens et une somme considérable d'argent; on l'enferma dans un cachot où il fut en proie à la vermine, et l'on finit par le faire périr sur un bûcher.

[ [36] Quelques jours avant le jugement de Servet, Calvin écrivait à un ami qu'il espérait que sa sentence irait au moins à la mort (saltem fore capitalem). Théodore de Beze écrivit un traité pour prouver la légitimité de punir les hérétiques. Pierre Dumoulin, fameux théologien protestant et pasteur de l'église réformée de Paris, publia en 1618 un livre intitulé l'Anatomie de l'Arminianisme, dans lequel il appelle les remontrans, des hérétiques, des sectaires, des novateurs, des monstres, des scélérats, des blasphémateurs, des insolens, etc. Il ajoute que quiconque ne croit pas en Jésus-Christ, n'est point un enfant de Dieu, et par conséquent n'a aucun droit à la possession des biens temporels, quand même il posséderait d'ailleurs toutes les vertus sociales. Voyez Brandt. Histoire de la réform..