Pour faire connaître l'esprit qui animait Calvin, je vais rapporter les plaintes que Castalion faisait contre lui au sujet des traitemens qu'il avait essuyés, de sa part. Il dit en parlant à Calvin: «Dans un libelle écrit en français, vous m'appellez un blasphémateur, un calomniateur, un méchant, un chien aboyant, un ignorant, une bête, un impudent, un imposteur, un corrupteur impur de l'écriture sainte, un homme qui se moque de Dieu, un contempteur de toute religion, un insolent, un chien impur, un impie, un libertin, un esprit dépravé, un vagabond, un fripon, etc.»
Nous ne devons point être surpris qu'un homme d'un caractère aussi emporté que Calvin, ait pu enseigner que Dieu prédestinait un grand nombre de ses créatures à la damnation éternelle. Une pareille opinion me paraît devoir naturellement découler de la méchanceté du caractère de cet homme; il y a tout lieu de soupçonner qu'en général les opinions des hommes, dépendent bien plus qu'on ne pense de leurs dispositions naturelles.
Cette cruelle persécution que Calvin fit éprouver à Castalion fut approuvée par Mélanchton, par Bucer, par Farel. Le premier écrivait dans une lettre à Bullinger que le sénat de Genève avait très bien fait de mettre à mort l'hérétique, et qu'il était surpris qu'il y eût des gens qui blâmassent une pareille sévérité. Le second dit charitablement et pieusement dans un sermon public qu'on aurait dû lui arracher les boyaux et les déchirer en pièces. Farel, le troisième, dit avec autant de charité chrétienne qu'il eût mérité de mourir de dix mille morts.
Il n'est pas douteux que Calvin ne fût un homme de grands talens, très savant, très zélé, très utile à la réformation; mais il ne se faisait aucun scrupule d'accuser, de diffamer, de calomnier ses confrères; de les traiter de prévaricateurs et d'hypocrites, d'aller jusqu'à prendre Dieu à témoin de faussetés évidentes, de persécuter ses ennemis jusqu'à la mort. C'est au lecteur à donner à ce sublime réformateur les qualifications qu'une pareille conduite semble mériter; au moins est-il certain que sa façon d'agir, ainsi que celle des théologiens dont nous venons de parler, confirme le jugement que nous avons ci-devant porté des saints et des pères de l'église chrétienne; je veux dire qu'il y a des hommes qui ont beaucoup de religion dans la tête et qui n'ont point de vertu dans le cœur.
Cet esprit atroce et persécuteur qui animait ces merveilleux réformateurs s'est assez généralement emparé des églises réformées. Il serait difficile et même impossible de nommer une seule église ou secte parmi les protestans, qui, ayant eu le pouvoir en main, n'ait point persécuté. La Suisse, la Hollande et notre propre pays nous fournissent une infinité d'exemples de persécutions protestantes.
Les églises de Bâle, de Berne, de Zurich, de Schaffhouse, dans les lettres qu'elles écrivirent aux magistrats de Genève, applaudirent au traitement odieux qu'ils avaient fait à Servet, et se rendirent coupables elles-mêmes de semblables cruautés.
Valentin Gentilis, natif de Cozance en Italie, eut le malheur de tomber dans quelques opinions erronées sur la trinité: il prétendait que le père seul était dieu par lui-même, qu'il était incréé, essentiateur, ou celui qui donne l'essence à tous les êtres, mais que le fils était essentié, ou dérivait son essence du père, et par conséquent qu'il n'était pas dieu par lui-même, quoique pourtant il le reconnût pour vrai dieu. Il raisonnait à-peu-près de là même manière sur le compte du saint-esprit; il faisait des trois personnes, trois esprits éternels distingués par une subordination graduelle, en réservant la monarchie au père qu'il appellait le seul dieu. Ce théologien, forcé de se sauver de son pays à cause de sa religion, vint se réfugier à Genève, comme dans un lieu d'asyle, mais il se trouva bien trompé; il fut obligé d'abjurer ses opinions, condamné à une rude pénitence: on le conduisit dans les rues en chemise, les pieds et la tête nuds, une torche au poing, et on lui enjoignit de ne point sortir de la ville sans permission expresse. Nonobstant ces défenses, il trouva le moyen de s'évader, et se retira dans le canton de Berne, où il fut encore bien plus maltraité, car il y fut arrêté, emprisonné, décapité[37].
[ [37] M. Keysler dit dans ses voyages que la façon de penser des Genévois est maintenant bien changée relativement à la persécution; il assure que l'on n'y parle qu'avec horreur du supplice de Servet, et que les ecclésiastiques eux-mêmes désireraient que cette aventure fût mise en oubli. Tome I, p. 173.
Cependant l'exemple du célèbre Jean-Jacques Rousseau qui, par ses écrits, s'est illustré lui-même, ainsi que sa patrie, prouve que le levain de la persécution est bien loin d'être éteint dans le cœur des Genevois. Ce philosophe a essuyé depuis des persécutions très vives de la part du clergé de la principauté de Neufchâtel, qui ne s'est point oublié dans cette occasion. On sait que ce clergé très insolent a, nonobstant la protection du roi de Prusse, son souverain, persécuté M. Petitpierre, pasteur réformé, pour avoir osé soutenir que Dieu était trop bon pour permettre que les peines de l'enfer fussent éternelles; mais le clergé pour ses intérêts en ce monde s'obstine à être éternellement damné dans l'autre.
Note de l'éditeur.