L'on pourrait encore citer un grand nombre d'exemples de persécutions exercées par toutes les églises protestantes dont on vient de parler. On publia à Zurich un édit très sévère contre les anabaptistes, ou contre tous ceux qui se feraient baptiser de nouveau; plusieurs de ces hérétiques furent punis de mort; l'un d'entr'eux fut condamné à être noyé d'une façon très burlesque par Zwingle, qui dit en quatre mots qui iterum mergit, mergatur; que celui qui se rebaptise soit noyé.

L'esprit d'intolérance et de persécution a long-tems régné en Hollande parmi les réformés, et s'est fait sentir avec fureur dans ce pays. Les animosités éclatèrent d'abord entre les Luthériens et les Calvinistes, qui, selon la remarque de Chandler, dès l'enfance de la réformation s'anathématisaient les uns les autres, à cause de la diversité de leurs opinions au sujet de l'eucharistie, et qui regardaient la douceur et la tolérance comme des choses intolérables. Par la suite ce zèle se porta contre les anabaptistes dont plusieurs furent mis à l'amende, emprisonnés, bannis. Enfin il s'éleva une querelle furieuse entre les gomaristes ou vrais calvinistes et les arminiens; elle occasionna une violente persécution, dont les derniers furent les victimes; ceux-ci furent par la suite appellés remontrans.

Jacob Arminius, l'un des professeurs de théologie de l'université de Leyde, disputant sur la doctrine de la prédestination, s'avisa de s'écarter de l'opinion de Calvin à ce sujet; il trouva dans Gamarus, son collègue, un puissant adversaire. Celui-ci soutenait que, par un décret éternel, Dieu avait décidé ceux d'entre les hommes qui seraient sauvés ou damnés. Comme ce dernier sentiment était celui de la plus grande partie du clergé des provinces-unies, il s'efforça de décrier Arminius et sa doctrine; on refusa tous les accommodemens, on excita les magistrats, en leur montrant la nécessité d'extirper l'arminianisme et de détruire les arminiens, que l'on traitait de peste, de diables, de mamélukes. On disait hautement dans les chaires qu'il fallait tout entreprendre, qu'il fallait en user comme Élie avec les prêtres de Baal; lorsque le tems de l'élection des nouveaux magistrats fut arrivé, les prédicans demandaient à Dieu des hommes dont le zèle allât jusqu'à répandre le sang. En un mot le magistrat se conformant à l'humeur massacrante de ses guides spirituels, de ses doux pasteurs, persécuta cruellement les pauvres remontrans; plusieurs de leurs ministres furent chassés du pays si subitement, qu'on ne leur laissa pas même le tems de régler leurs affaires, ou de se pouvoir d'argent pour vivre dans le lieu de leur bannissement. Beaucoup d'autres personnes furent obligées de s'expatrier; le savant Grotius fut condamné à une prison perpétuelle, dont il se tira par l'adresse de sa femme; le grand-pensionnaire Barnevelt, pour avoir favorisé le parti des remontrans, eut la tête tranchée.

Personne n'ignore avec quelle furie l'esprit persécuteur exerça ses ravages en Angleterre immédiatement après la réformation, et cet esprit s'y est depuis ranimé très vivement à plusieurs reprises. Sous le règne de Henri VIII, ce prince fournit à la persécution une épée à deux tranchans qui blessait également les protestans et les catholiques. Édouard VI n'étant qu'un enfant, fut gouverné par son conseil et sur-tout par Cranmer, qui engagea ce prince à faire périr plusieurs personnes pour leurs opinions religieuses, mais il ne s'y prêta qu'avec tant de répugnance, que, se trouvant, pour ainsi dire, contraint par cet archevêque de signer un arrêt qui condamnait Jeanne Bocher à être brûlée vive pour quelques opinions fanatiques au sujet du Christ, Édouard ne put s'empêcher de verser des larmes, et dit que s'il faisait un péché ce serait l'archevêque qui en répondrait devant Dieu. Comme Cranmer lui-même devint martyr sous le règne suivant, nous avons tout lieu de croire que plusieurs de ceux qui ont souffert le martyre ne manquaient pas de la volonté, mais de la puissance nécessaire pour faire d'autres martyrs.

La reine Élizabeth, quoiqu'à bien des égards elle fut très grande princesse, avait dans son caractère beaucoup de la hauteur et de la sévérité de son père, et quoique sous le règne de sa sœur Marie elle eût vu et même eût éprouvé les effets cruels de la persécution au point qu'elle eut assez de peine à sauver sa propre vie, elle ne laissa pas de persécuter non-seulement ses propres sujets, mais encore des étrangers, qui étaient venus se réfugier dans ses états pour échapper aux cruautés qui s'exerçaient dans leurs pays; ils furent sans doute bien étonnés de trouver en Angleterre les mêmes traitemens; en effet quelques-uns d'entr'eux furent fouettés, emprisonnés, bannis, et d'autres furent mis à mort, entr'autres deux dont l'un avait une femme et neuf enfans: ce malheureux demandait pour toute grâce, qu'on lui permît de sortir du royaume avec sa famille, mais ce fut vainement; tous deux anabaptistes furent brûlés vifs à Smithfield.

Quoique le roi Jacques I eût été élevé dans le presbytérianisme, et rendît graces à Dieu, lorsqu'il était en Écosse, d'être à la tête d'une église la plus pure qui fût au monde; cependant quand il parvint à la couronne d'Angleterre il persécuta les membres de son ancienne église, ainsi que tous ceux qui n'adoptaient pas les opinions des épiscopaux d'Angleterre. Quelques évêques avaient trouvé le secret de flatter sa vanité; en reconnaissance il leur lâchait la bride contre ses sujets, dont plusieurs furent traités par eux avec la barbarie familière aux ministres du seigneur.

Son fils et son successeur Charles I marcha sur les traces de son père. Laud, prélat hautain, turbulent et sans pitié, ne voulait que personne eût l'audace de s'opposer à l'introduction des rites et des cérémonies de l'église romaine dont il était fort épris; en conséquence il traita d'une façon très cruelle plusieurs théologiens et gentilshommes protestans qui ne voulaient pas se conformer à ses caprices; mais ce prêtre fougueux fit tant par ses excès qu'il eut la tête tranchée, après avoir été la cause du renversement total de l'église et de l'état. Quand ceux qui avaient été si récemment persécutés furent parvenus à leurs fins ils se comportèrent avec autant de douceur, d'indulgence et de charité chrétienne que toutes les autres sectes quand ils ont eu le pouvoir en main; ils persécutèrent tous ceux qui ne pensaient pas comme eux; mais leur règne finit par le rétablissement de Charles II.

Ce prince n'avait lui-même que peu ou point de religion; cela n'empêcha pas qu'il ne permît à ses évêques de tourmenter et d'opprimer ses sujets de la façon la plus révoltante. Au lieu de consoler son peuple consterné d'un incendie qui avait consumé la plus grande partie de la capitale, et d'une peste qui avait emporté des milliers d'hommes, il aggrava les maux de ses peuples par des confiscations, des amendes et par les persécutions qu'il fit éprouver à un grand nombre de personnes distinguées par leur mérite et leur savoir. Il est bon de remarquer que les mêmes personnes qui pour leur religion furent bannies dans la Nouvelle-Angleterre, où elles revinrent toutes puissantes et en possession du pouvoir, persécutèrent dans ce pays et poursuivirent jusqu'à la mort les pauvres quakers ou trembleurs, qui de toutes les sectes du christianisme sont la plus douce, la plus innocente, la plus semblable aux premiers chrétiens.

Le roi Jacques II, en continuant à persécuter, suivit l'exemple de son frère, et agit en cela conformément à son caractère cruel et aux principes sanguinaires de sa religion. Cependant peu après son avènement à la couronne, il publia une déclaration en faveur de la liberté de conscience; mais par cette démarche il ne se proposait que d'introduire la profession publique de la religion romaine, qu'il voulait à toutes forces établir dans ses royaumes; s'il eût pu réussir, que pouvait-on attendre d'un prince naturellement féroce, gouverné par un jésuite, esclave du pape, enivré de dévotion, de fanatisme ou de zèle? Notre pays serait bientôt devenu la proie des oiseaux de proie, des prêtres et des moines, n'aurait été qu'une scène de carnage et d'horreurs. Mais une heureuse révolution détourna ces maux de nous, et sauva la nation de la destruction dont elle était menacée.

Durant le règne de Guillaume III, qui n'était nullement dévot, mais, qui semblable à Guillaume I, prince d'Orange, favorisait les gens de mérite de quelque religion qu'ils fussent, et qui d'ailleurs avait été placé sur le trône de la Grande-Bretagne, par le consentement et les secours de toutes les sectes protestantes qui sont parmi nous; durant ce règne, dis-je, toute persécution fut assoupie jusqu'à ce que vers la fin du règne suivant, un prêtre fanatique[38] avant semé la discorde, la persécution protestante commença à se ranimer et montrer ses griffes; mais la mort de la reine Anne mit fin aux projets sinistres du parti qui gouvernait alors, et la persécution fut ensevelie dans le même tombeau qu'elle. Puisse-t-elle n'en jamais sortir, et ne plus venir troubler cet heureux pays!