[ [38] Le docteur Sacheverell.

Nous voyons donc que les catholiques romains n'ont point été les seuls qui ont persécuté, mais la persécution, cette déesse infernale, a été adorée, fomentée, obéie par toutes les sectes des chrétiens dès qu'elles ont eu le pouvoir d'exécuter ses volontés et ses caprices. Cependant il faut convenir qu'elle a pour toujours fixé sa demeure, et établi son trône dans l'église romaine; là elle règne avec un sceptre de fer, elle est environnée de la terreur, elle tranche sans obstacle avec son glaive meurtrier.

[SECTION XII.]

Recherches sur les causes de la cruauté et de l'esprit persécuteur que l'on remarque surtout dans les prêtres de l'église romaine.

Si nous considérons les cruautés énormes exercées par les prêtres de l'église romaine, même sans que rien parût les y engager, et souvent sur des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime était de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons convaincus que personne dans les nations civilisées n'a poussé aussi loin la férocité, et n'a joué un rôle aussi barbare que le clergé du pape.

L'on ne peut douter que dans l'espèce humaine il ne se trouve des individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient tous choisis que parmi les hommes de la première espèce, et qu'il ne s'en trouve que très peu qui aient des sentimens d'humanité. Il faut néanmoins convenir que si les prêtres romains eussent tous été choisis parmi les êtres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement qu'ils ne font.

Puis donc que la férocité par laquelle ces hommes se distinguent de tous les autres, ne peut être attribuée à quelque qualité naturellement inhérente en eux ou qui leur soit particulière, il faut en chercher la cause ailleurs. Quoique l'éducation que reçoivent les ecclésiastiques de l'église romaine ne diffère pas d'une façon bien marquée de celle des autres personnes de leur religion qui étudient les lettres, cependant nous trouvons dans l'éducation des membres de ce clergé, des circonstances plus ou moins éloignées qui semblent de nature à leur inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.

L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer aux jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques; on leur remplit la tête de questions métaphysiques, de subtilités, de théologie scholastique; on leur fait étudier les pères de l'église; on leur fait lire des légendes et des vies des saints.

La logique a sans doute de l'utilité, mais par la façon dont on l'applique, dans les études du clergé, au lieu de mettre les hommes à portée de découvrir et de défendre la vérité, elle n'apprend qu'à l'obscurcir et à rendre l'erreur et l'imposture spécieuses et probables. En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclésiastiques ne semble être que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais cette poudre revient souvent contre eux-mêmes et les aveugle pour la vie. La métaphysique n'est propre qu'à leur remplir l'esprit de mots vides de sens, d'idées vagues, de notions fausses, d'opinions arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles, ridicules et souvent indécentes. Les ouvrages des pères, pour lesquels on leur inspire la vénération la plus profonde, les infectent pour l'ordinaire d'opinions erronées, leur inspirent un esprit de parti, des idées superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en eux des animosités, de la virulence, de l'intolérance, dont ces grands personnages ont été eux-mêmes animés contre ceux qu'ils traitaient d'hérétiques. Enfin les légendes et les vies des saints les confirment dans toutes les idées fausses ou dangereuses qu'ils ont puisées dans les pères, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits merveilleux, les accoutument à croire les romans les plus incroyables, les mensonges les plus évidens, leur font prendre le fanatisme le plus dangereux pour la religion la plus pure, et les écarts de l'extravagance pour de la vraie dévotion[39].

[ [39] L'on a déjà rapporté dans cet essai différens exemples qui prouvent l'orgueil, l'humeur turbulente, l'esprit cruel et persécuteur par lequel un grand nombre de pères de l'église s'est distingué; cependant pour rendre ce tableau plus complet nous joindrons encore un supplément à cet essai, dans lequel nous parlerons des maximes dangereuses, des opinions erronnées, des idées bizarres, des superstitions, de la crédulité, des interprétations ridicules des écritures que l'on trouve dans les ouvrages de ces grands hommes; nous y joindrons en peu de mots les questions indécentes et ridicules que l'on agite dans la théologie scholastique; nous parlerons encore d'une foule d'extravagances que les bons catholiques, ainsi que quelques autres chrétiens, ont regardé comme des effets de la plus sublime dévotion.