Ajoutez à tout cela que ceux qui sont chargés de l'instruction des jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, étant des prêtres eux-mêmes, n'épargnent rien pour inspirer à leurs élèves l'idée qu'ils sont infiniment supérieurs aux laïques; et que ceux-ci doivent avoir pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que l'hérésie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus nécessaire et plus légitime que d'extirper les hérétiques; que l'on doit regarder les incrédules comme les hommes les plus dangereux dans un état; que l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires pour les réprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir sont justes et très agréables à la divinité; que le clergé est destiné par état à s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les ennemis de l'église.

Ainsi chargés de connaissances inutiles, remplis de zèle et de frénésie pour des opinions fausses, pour des cérémonies absurdes; bouffis d'orgueil et de vanité[40], empoisonnés de principes pernicieux, les jeunes ecclésiastiques sortent des séminaires où ils ont été éduqués; s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mènent une vie récluse qui les rend sombres et mélancoliques, qui aigrit leur caractère, qui les porte à la cruauté. En effet que peut-on attendre de personnes séquestrées du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable, qui sont privées de tout amusement et des plaisirs même les plus innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils entrent dans le clergé séculier, les ecclésiastiques romains sont obligés de garder le célibat; c'est aux médecins et aux naturalistes, à examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut produire sur le tempéramment; ils décideront si elle n'est pas propre à rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que le célibat les isole, il anéantit pour eux les liens si doux du mariage, de la paternité, de la parenté, qui sont sans doute, propres à nourrir dans les hommes la bienfaisance, la sensibilité, la pitié. Comme un grand nombre de moines et de prêtres de l'église romaine sont forcés de s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise aux prêtres des autres pays, et qui sagement réglée tend à polir, adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire deviner pourquoi les prêtres de l'église romaine sont plus durs et plus féroces que les laïques. Il est bon d'observer en passant que l'on rencontre plus de tristesse, de brutalité, de cruauté chez les Mahométans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations où la conversation et le commerce familier des deux sexes sont interdits, que dans les pays où les hommes et les femmes sont confondus et vivent en société.

[ [40] Indépendamment de cette vanité que l'on inspire aux jeunes gens destinés à l'église, les personnes qui étudient les lettres sont déjà disposées par elles-mêmes à mépriser la partie ignorante du genre humain. Dans le temps où le peu de savoir qui existait dans le monde était exclusivement possédé par les prêtres, ceux-ci étaient très fiers, et cela fournit au clergé romain la facilité de tromper et de tyranniser les pauvres laïques.

Puisque cette conversation si agréable avec les femmes est d'une si grande utilité pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire élevées de manière à rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mêmes! Si, au lieu de leur remplir la tête de bagatelles ou de choses encore pires, on leur inspirait de bonne heure le goût des objets vraiment estimables, on ne les verrait pas continuellement occupées de futilités et courir après des amusemens enfantins, ridicules, coûteux et souvent criminels; leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente qu'elle l'est trop communément; au contraire, si leur esprit était cultivé et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles ne fussent très susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources ne trouveraient-elles pas en elles-mêmes, et à quel point ne se rendraient-elles pas adorables à nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes n'aurait pas la beauté si elle était ornée de la bonté, de la raison, de la science! Les attraits une fois flétris, ne resterait-il donc pas encore aux femmes des qualités propres à leur mériter nos égards, notre estime, notre attachement?

Mais revenons à notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est sujette, finissent par se changer en cruauté quand elles vont à l'excès. Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vérité que l'orgueil et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet à ces deux passions que le clergé de l'église romaine. L'on peut encore ajouter à cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effrontée et plus cruelle, que celle qui n'est composée que d'un petit nombre de fripons; il en est de même des prêtres romains dont l'audace et la méchanceté sont augmentées par leur nombre. Enfin il est bon d'observer que les prêtres et les moines sont tirés pour la plupart de la lie du peuple. L'on a vu des papes mêmes sortir de la fange pour monter sur le trône pontifical, d'où ils ont insolemment donné des lois aux potentats de l'Europe[41].

[ [41] Grégoire VII était d'une naissance très obscure. Ce fut lui qui eut les démêlés les plus sanglants avec l'empereur, qu'il força, comme on a vu, de venir implorer sa clémence. Ce fut ce même pape qui sentit qu'il était de l'intérêt de l'église que les prêtres ne fussent point mariés. Alexandre V dans son enfance avait été mendiant. Pie V était fils d'un bouvier. Sixte V avait gardé les pourceaux. Presque tous les moines sont tirés de la plus vile populace, et n'ont jamais reçu une éducation honnête; d'ailleurs ils vivent dans des couvens, où règnent des cabales, des haines, des jalousies, des animosités peu propres à leur former un bon caractère.

Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes à la cruauté, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunément au gré de leurs désirs. Malheureusement pour la chrétienté, comme on l'a fait observer ailleurs, les prêtres de l'église romaine ont joui d'un grand pouvoir, et c'est là ce qui les a mis à portée de remplir l'univers de leurs abominations, de leurs persécutions, de leurs cruautés. D'ailleurs les souverains, aveuglés par la dévotion, ou par une fausse politique, leur ont toujours prêté main forte, et se sont cru en conscience obligés d'immoler les victimes désignées par leur fureur. Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont été, pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des papes et du clergé. Les édits les plus sanguinaires ont été toujours ceux qui ont eu pour objet de mettre à couvert les intérêts du sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout pays les rois presque uniquement occupés à tirer l'épée sur l'ordre de leurs prêtres, et travailler contre leurs intérêts les plus chers pour maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits qu'ils ont visiblement usurpés sur leurs concitoyens: en un mot nous voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les bourreaux de quelques spéculateurs ignorans et présomptueux, qui sont parvenus, à faire regarder leurs futiles décisions comme nécessaires au bien-être des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le clergé romain, qui fait profession d'abhorrer le sang, a trouvé le secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en écartant de lui l'apparence de la cruauté. Les chefs des nations ont pris sur eux l'odieux fardeau de la persécution; ils se sont chargés de la haine qui aurait dû retomber sur les prêtres odieux dont ils n'étaient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les premières victimes.

Quelque disposés que quelques hommes puissent être à la cruauté par leur méchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres, lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont encouragés par leur nombre, par l'impunité, par l'aveuglement des peuples, par les usages reçus par les lois, c'est alors que, sans rougir, ils se permettent les plus grands excès; c'est alors qu'ils ont le front de prétendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences, que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu. Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un ordre d'hommes dont le cœur est ainsi dépravé.

Il semble que toutes ces circonstances attentivement pesées, suffisent pour nous rendre raison de la conduite du clergé romain: ces reflexions peuvent nous découvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en cruauté les laïques et les personnes qui ont reçu une éducation honnête. D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent être les plus défians, et les hommes les plus défians sont toujours les plus cruels.

[SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.]