Comme dans l'essai précédent l'on a déjà fait sentir les conséquences fâcheuses qui résultent de la vénération qu'ont les chrétiens, et sur-tout les catholiques romains que l'on destine à l'église, pour les ouvrages des pères; comme on a dit que la théologie scholastique, dans laquelle on exerce les jeunes ecclésiastiques, est remplie de questions futiles, odieuses et même indécentes; comme on a montré que la lecture des légendes romanesques, et des vies des saints disposait à une crédulité ridicule et faisait ajouter foi à des contes dépourvus de vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la superstition comme la dévotion la plus parfaite; je me crois obligé de prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par rapporter les opinions erronées, les cérémonies superstitieuses, les faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des premiers pères de l'église; j'y joindrai le récit de quelques miracles racontés par les plus anciens historiens ecclésiastiques, et je parferai de la vie de quelques saints illustres.

[SECTION PREMIÈRE.]

Des opinions erronées et des cérémonies superstitieuses que l'on trouve dans les pères de l'église.

Barbeyrac, dans son traité de la morale des pères de l'église, a fait voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en déclamant contre le mariage, et en faisant des éloges outrés du célibat, ont jeté les fondemens de la vie monastique, et ont fait naître l'idée de ces vœux contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes s'obligent à transgresser l'ordre formel de la divinité qui commande aux êtres de l'espèce humaine de croître et de multiplier. Le même auteur observe que les religieuses sont souvent qualifiées par les pères d'épouses de Jésus-Christ; il remarque que saint Jérôme donne souvent le titre de madame à Eustochie qui était religieuse, comme parlant à l'épouse de Jésus-Christ, tandis qu'il donne à sa mère le titre de belle-mère de Dieu.

Le même écrivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St. Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a produit par dégrés la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.

Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que les justes ou les croyans ont droit à tout, et que les mécréant n'ont droit à rien. Ce principe paraît être le fondement sur lequel l'église romaine a depuis élevé ses prétentions illimitées sur l'autorité temporelle. Les paroles de ce saint sont si remarquables, tant à l'égard du droit des fidèles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici. Ce grand saint écrivant aux donatistes, leur dit: Et quamvis res quæque terrena non rectè à quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est terræ, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis, et secundùm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cùm scriptum legatis labores impiorum justi edent, etc.

Le chevalier Isaac Newton, dans le quatorzième chapitre de ses remarques sur les prophéties de Daniel, a recueilli dans les ouvrages des pères un grand nombre de dogmes erronés, de cérémonies superstitieuses, de faux miracles débités par ces saints personnages. Il cite sur-tout pour exemples les deux SS. Grégoire de Nysse et de Nasianze, S. Cyprien, S. Jérôme, S. Basile, S. Chrysostôme, S. Athanase. «Les payens, dit Newton, trouvaient du plaisir et de l'amusement dans les fêtes de leurs dieux, et n'étaient nullement disposés à s'en priver; en conséquence Grégoire, pour faciliter leur conversion, institua des fêtes annuelles en l'honneur des saints et des martyrs; ainsi les fêtes des chrétiens furent inventées pour remplacer celles des payens. A la fête de Noël, l'on imagina de porter des guirlandes de lierre, de se réjouir et de faire bonne chère, pour que cette fête tînt lieu de saturnales et de bacchanales... L'amusement que fournissaient ces solennités augmenta le nombre des chrétiens et les fit décroître en vertus. S. Athanase, qui mourut en 373, écrivit un discours sur les religions des 40 martyrs d'Antioche; et lorsque les ossemens de S. Jean-Baptiste, qui faisaient tant de miracles, furent transférés en Égypte, S. Athanase les cacha dans le mur d'une église, afin, disait-il, qu'ils procurassent des avantages aux générations futures.»

S. Chrysostôme, dans une de ses homélies, exhorte les fidèles au culte des saints. «Peut-être, leur dit-il, vous sentez-vous exhaussés d'un grand amour pour ces martyrs; dans ce cas, tombons à genoux devant leurs reliques, embrassons leurs cercueils, car les tombeaux des martyrs ont un très grand pouvoir.»

En un mot cet illustre auteur prouve clairement que la plupart des dogmes et des cérémonies idolâtres enseignés et pratiqués par l'église romaine, ont été inventés et recommandés par les pères de l'église. Il remarque de plus que ces saints ont eu l'adresse de répandre la croyance aux prétendus miracles opérés par les reliques des martyrs et des saints[42]. Il fait en particulier mention de celui qui s'opéra dans Antioche, lorsque l'oracle d'Apollon fut réduit au silence, aussitôt que le corps de S. Babylas, martyr, fut enterré près du temple où l'on consultait ce Dieu. L'empereur Julien le pressant de satisfaire à ses questions, ne put en tirer autre chose sinon qu'il ne pouvait répondre à cause des ossemens du martyr Babylas, qui était enterré dans le voisinage.

[ [42] Quelques admirateurs des pères de l'église ont pris de l'humeur contre le chevalier Newton, parce qu'il avait dévoilé leur superstition, peut-être quelque chose de pire encore, que ces partisans ont voulu défendre: ceux qui ont lu ces apologies et les écrits des pères sans préjugé, sont en état de juger s'ils ont grandement réussi; quoiqu'il en soit, un homme d'esprit disait à ce sujet. «Qu'il n'avait point lu d'apologie pour les pères qui n'augmentât son aversion pour eux.»