S. Chrysostôme, qui rapporte ce dernier miracle, dit que Julien donna des ordres pour qu'on ôtât les os de S. Babylas afin qu'ils n'empêchassent plus Apollon de rendre ses oracles; mais qu'aussitôt que ces précieuses reliques furent entrées du faubourg de Daphné dans la ville d'Antioche, le tonnerre détruisit et la statue du Dieu et son temple. S. Chrysostôme emploie une homélie entière, et un très long discours qui la suit à haranguer au sujet de Babylas, et des miracles qui s'opéraient journellement par le moyen des reliques des martyrs, pour l'édification de l'église et pour confondre les incrédules, et il assure que ces miracles prouvaient la certitude de la résurrection. Ce qui vient d'être rapporté est dû au docteur Middleton, qui me fournit encore deux miracles rapportés par deux autres pères de l'église.
St. Grégoire de Nysse rapporte que St. Grégoire, surnommé le Taumaturge ou le faiseur de miracles, étant en voyage, fut forcé de se réfugier dans un temple payen fameux par les oracles qui s'y rendaient, et où les démons se montraient visiblement aux prêtres: mais le saint ayant invoqué le nom de Jésus, les mit tous en fuite; ayant fait un signe de la croix, il purifia l'air pollué par la fumée des sacrifices. Le matin du jour suivant, quand le prêtre vint pour remplir ses fonctions ordinaires, les diables se montrèrent à lui et lui apprirent que la nuit précédente ils avaient été chassés par un étranger et qu'il ne leur était point permis de revenir; il ne fut point en état de les rappeler, ni par ses enchantemens, ni par ses sacrifices. En conséquence le prêtre en fureur se mit à courir après Grégoire, et l'ayant atteint sur la route il le menaça de le maltraiter. Mais Grégoire méprisant ses menaces lui fit entendre qu'il avait un pouvoir supérieur à celui des démons, et qu'il pouvait les faire aller où il voulait. Le prêtre étonné de ce discours lui demanda pour preuve de ce qu'il disait qu'il les fît rentrer dans le temple d'où il les avait bannis. Grégoire le voulut bien et se contenta d'écrire un billet très court en ces mots: Grégoire à Satan, rentre. Le prêtre, chargé de ce billet, le plaça sur l'autel, et les diables reprirent possession de leur ancienne demeure.
St. Jérôme, qui passe pour le père de l'église le plus distingué pour son savoir et son jugement profond, nous dit, dans la vie de St. Antoine, premier ermite, qu'allant faire visite à un autre ermite nommé Paul, il rencontra d'abord un Centaure qui lui montra le chemin, et ensuite un satyre à pieds de chèvre dont le front était armé de cornes, qui lui fit amitié et qui se recommanda à ses prières, ainsi que tous ses confrères les satyres du pays.
St. Augustin dit positivement avoir vu en Éthiopie un peuple composé d'hommes sans têtes, ayant deux gros yeux sur la poitrine, et faits d'ailleurs comme les autres. Voyez, August. Sermones ad fratres suos in Eremo. Serm. 33, page 293.
Ou ces saints personnages ont cru les faits merveilleux qu'ils rapportent, ou ils ne les ont point crus: s'il les ont crus, il faut qu'ils aient été étrangement ridicules; s'ils ne les ont point crus, c'est au lecteur à décider du nom qu'on doit leur donner, et à juger combien on doit compter sur leurs récits. Cependant il n'est point difficile de deviner ce qu'on doit penser de la bonne foi de St. Jérôme, qui reconnaissant qu'un fait calomnieux débité sur les juifs par les chrétiens de Jérusalem était totalement improbable, ajoute néanmoins que l'on ne doit pas condamner une erreur qui a pour principe la haine pour les juifs et un zèle pieux pour la foi. Non condemnemus errorem qui de odio Judæorum et fidei pietate descendet. Dans un autre endroit, ce père fait entendre que dans les disputes de controverse dans lesquelles on se propose plutôt de remporter la victoire que de trouver la vérité, il était permis de se servir de toutes les fraudes qui pouvaient contribuer à vaincre son adversaire. On peut dire que l'exemple de ce grand saint est fidèlement suivi par la plupart des théologiens; ils semblent avoir très soigneusement banni la bonne foi de leurs disputes, dans lesquelles on ne trouve pour l'ordinaire que des subtilités, des sophismes et des pièges que ces querelleurs se tendent réciproquement. Il paraît encore qu'un grand nombre d'entre eux se sont proposé St. Jérôme pour modèle dans les invectives, les injures, les calomnies dont ils ont soin de se charger les uns les autres. En effet rien de plus atroce, de plus scandaleux, de plus opposé à la charité chrétienne que la façon dont ce père traite le pauvre Rufin qui avait le malheur de n'être pas de son avis; il lui prodigue les noms de serpent, de vipère, de démon, etc.; il le dévoue à Satan. Il faut convenir que de semblables modèles ne sont pas propres à inspirer ni la politesse, ni la modération, ni la charité aux jeunes théologiens qui puiseront des principes dans les ouvrages de ces docteurs.
Au reste St. Jérôme se rend justice à lui-même; il ne rougit point d'avouer et de vouloir justifier son caractère; il disait une chose et s'en dédisait ensuite; il argumentait pour et contre suivant les occasions et selon que la chose lui paraissait utile; il prétend autoriser sa conduite par l'exemple de St. Paul et de Jésus-Christ lui-même, qu'il représente comme se servant de toutes les armes qui se présentaient à sa main, sans avoir aucun égard pour la sincérité et la vérité, auxquelles il ne croit pas que l'on soit astreint dans la dispute.
Le savant Mosheim, quoique partisan très zélé du christianisme, a raison de craindre «que ceux qui iraient puiser des lumières dans les ouvrages des plus grands et des plus saints docteurs du quatrième siècle, ne les trouvassent tous sans exception disposés à tromper et à mentir, toutes les fois qu'ils croyaient que l'intérêt de la religion l'exigeait.» Cet auteur pouvait avoir assurément les mêmes craintes pour les docteurs des autres siècles; il aurait pu dire avec notre gavant Middleton: «Si ces pères plus récens déterminés par l'intérêt ou par un faux zèle ont pu répandre des mensonges avérés, ou si avec tout leur savoir ils ont pu être d'une crédulité assez honteuse pour croire eux-mêmes les contes absurdes qu'ils attestent, nous aurons des raisons pour soupçonner que les mêmes préjugés ont influé plus fortement sur les pères plus anciens, qui aux mêmes intérêts joignent encore moins de savoir, moins de jugement et plus de crédulité.» Voyez les Œuvres du docteur Middleton, Tome IV, pag. 113, 128 et 130.
Quoiqu'il en soit, on ne finirait pas si l'on voulait copier tous les miracles et les contes absurdes et ridicules rapportés gravement par Eusèbe, Théodoret, Sozomène, Évagrius et les autres historiens ecclésiastiques les plus accrédités. Ils nous prouvent ou la fourberie ou la crédulité de ceux qui racontent de pareilles fables. Au reste ces récits merveilleux se sont perpétués dans l'église romaine: pour s'en convaincre l'on n'a qu'à lire entre autres les conférences de Cassien, ouvrage rempli de prodiges et de miracles qui obligent d'admirer la force du fanatisme et l'étonnante stupidité des moines, c'est-à-dire, des plus parfaits chrétiens. On retrouve le même esprit dans la vie de St. François, fondateur d'un ordre nombreux, écrite par St. Bonaventure, qui l'a remplie de contes propres à faire rougir tous ceux en qui l'enthousiasme n'a pas complètement éteint les lumières du bon sens. Enfin nous trouvons le même fanatisme, la même crédulité, la même fourberie dans un grand nombre d'ouvrages publiés par les jésuites, qui depuis deux siècles ne semblent venus que pour plonger ou retenir les catholiques dans l'ignorance et la barbarie dont nos ancêtres se sont heureusement tirés. Telles sont les lectures dont on orne l'esprit des jeunes gens destinés à servir l'église romaine sous les ordres du pape! il ne faut point être surpris après cela si, à l'exemple des grands saints qu'on leur propose pour modèles, ils se font un mérite d'être fourbes, de mauvaise foi, intolérants et cruels; ou s'ils croient atteindre la perfection la plus sublime à force de fanatisme, d'extravagances et de crédulité. Voyons maintenant si les opinions qu'ils puisent dans les pères de l'église sont propres à les rendre plus sensés et plus vertueux.
[SECTION II.]
Exemples des opinions bizarres des pères de l'église.