Saint Justin, martyr, dans la vue de justifier le christianisme du scandale de la croix, observe très judicieusement que rien ne se fait dans le monde sans la croix; il cite pour exemple les mats des vaisseaux, la forme des charrues, les coignées et beaucoup d'autres outils des ouvriers: il ajoute que ce qui distingue l'homme d'une façon marquée des bêtes, c'est que quand il est debout il a la faculté d'étendre les bras et de former avec son corps la figure d'une croix, il observe qu'il porte au milieu du visage un nez formant une croix, au travers de laquelle il est forcé de respirer; il en conclut que le crucifiement de Jésus-Christ a été prédit par ces mots du prophète Jérémie, le souffle de nos narines, l'oint de l'Éternel a été pris dans leurs fosses.
Ce même père regardait le mariage comme une chose impure par sa nature. Nous voyons, dit-il, quelques personnes qui renoncent à l'usage illégitime de se marier, par lequel nous satisfaisons le désir de la chair. Dans un autre endroit, il prétend que le Christ a voulu naître d'une vierge dans la vue d'abolir l'acte de la génération qui est l'effet d'un désir vicieux et illicite, le seul désir charnel auquel le sauveur n'ait pas succombé.
Saint Irénée prétend que le serment est toujours une chose criminelle, en cela il s'accorde avec Saint Justin, martyr, comme il fait aussi sur l'article du mariage, qu'il assure n'avoir été permis par l'évangile qu'en faveur de la dureté des cœurs. Ce saint établit pour une règle générale que toutes les fois que l'écriture sainte rapporte une action sans la condamner, nous ne devons point la blâmer ou y trouver à redire, quelque odieuse qu'elle paraisse, mais qu'alors nous devons la regarder comme un type, ou une figure. C'est d'après ce principe qu'il justifie les incestes des filles de Loth et de Thamar; car, dit-il, nous ne devons pas prétendre être plus sages que Dieu. Rien de plus ridicule et de plus fastidieux que les argumens dont il se sert pour justifier les Israélites d'avoir volé les Égyptiens; il se fonde sur-tout sur le passage étrange qui se trouve au chapitre XVI, vers. 9 de St. Luc, où Jésus-Christ dit: faites-vous des amis dans le Ciel avec les richesses iniques, afin qu'ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. «Car, dit St. Irénée, tout ce que nous acquérons, quoiqu'injustement, étant payens, si après notre conversion nous l'employons au service du Seigneur, nous sommes par là justifiés.» Conformément à cette doctrine nous voyons qu'en 1497, le pape donna ordre à Jean Giglis, évêque de Worcester «qu'il permît que l'on retînt les biens des autres de quelque manière que l'on s'en fût emparé, pourvu que l'on en donnât une certaine portion aux commissaires du pape ou à leurs substituts. V. Wharton's Anglia Sacra.» Au reste le clergé de l'église romaine semble avoir universellement adopté cette maxime; les prêtres et les moines ne font aucune difficulté de réconcilier à Dieu les voleurs et ceux-qui se sont enrichis par les rapines les plus criantes, pourvu qu'ils donnent une portion des biens qu'ils ont injustement acquis à l'église ou aux hôpitaux. Il paraît que c'est à cette belle doctrine qu'ont été dues anciennement les fondations de la plupart des couvens et monastères, faites par des seigneurs puissants et des princes, qui en mourant donnaient au clergé et aux moines une portion plus ou moins considérable de ce qu'ils avaient arraché aux hommes.
Voici comment saint Clément d'Alexandrie interprête l'aventure d'Abimelech qui de sa fenêtre aperçut Isaac badinant avec Rebecca. Abimelech, dit-il, ce roi curieux, représente la sagesse, qui est au-dessus de celle du monde. Rebecca représente la patience; or la sagesse considéra attentivement le mystère du badinage. Ô badinage divin! s'écrie-t-il. C'est le même que celui qu'Héraclite attribue à Jupiter, etc. Il dit encore qu'Abimelech est Jésus-Christ notre roi, qui du haut des cieux considère nos jeux, c'est-à-dire, nos actions de graces, nos louanges, nos transports d'allégresse, etc. Si on lui demande quelle est la fenêtre au travers de laquelle le Sauveur a regardé, il nous dira que c'est la chair par laquelle il s'est manifesté.
Ce père prescrit très rigoureusement le jeûne et l'abstinence des alimens, dont il assure que nous devrions nous servir que pour conserver la vie et nullement un vue de satisfaire nos appétis. D'où l'on voit que ces saints, ainsi que les moines leurs disciples, font consister en grande partie la religion dans des actions contraires à ce que Dieu prescrit à notre nature. Dieu commande au genre humain de croître et de multiplier, mais ces grands saints nous apprennent que le mariage est impur et illégitime; le créateur voulut attacher des désirs à notre nature et nous a donné les moyens de les satisfaire, néanmoins en les satisfaisant, même avec modération, il paraît que nous commettons un crime affreux!
Continuons pourtant à examiner les opinions de St. Clément d'Alexandrie. Nous ne devons pas, selon lui, nous livrer à la bonne chère, parce qu'il y a un certain diable très gourmand qui préside à la table, et c'est un des plus méchans démons. Il met au nombre des excès de manger du pain blanc, dont l'usage lui paraît efféminé, et qui change un aliment nécessaire en une volupté scandaleuse. Il ne permet pas aux jeunes gens de boire du vin, et condamne tous ceux qui en font venir des pays étrangers. Il proscrit la musique tant vocale qu'instrumentale, à moins que l'on ne voulût chanter des hymnes accompagnés de la harpe ou du luth. Il en veut sur-tout à la flûte, qu'il dit être plus convenable aux bêtes qu'aux hommes, et cela pour une raison très singulière, c'est, dit-il, parce que les biches en aiment le son, et parce que c'était l'usage de jouer de la flûte pendant que les étalons couvraient les jumens. Il blâme la mode de porter des guirlandes, et entre autres bonnes raisons, il prétend que c'est insulter Jésus-Christ et se moquer de sa passion, durant laquelle il portait une couronne d'épines. Il croit que les chrétiens sont obligés d'imiter ce que Jacob fit par nécessité lorsqu'il se servit d'une pierre comme d'un oreiller, action qui, selon St. Clément, fut si méritoire qu'elle rendit ce patriarche digne d'avoir une vision céleste. Il ne veut pas que l'on porte d'autre couleur que le blanc, la seule qui convienne à la candeur que doit avoir un chrétien, et dans laquelle Dieu, selon lui, s'est toujours montré. Quelles idées grossières et ridicules un tel homme devait-il avoir de la divinité! St. Clément déclame contre les miroirs, il prétend que c'est une idolâtrie de s'en servir, vu que Moïse a défendu de se faire des images. Il regarde l'usage de se faire raser la barbe comme un crime détestable, parce que la barbe sert à distinguer les deux sexes, joint à ce que tous les cheveux de notre tête sont comptés, et par conséquent les poils de la barbe le sont ainsi que tous les autres poils du corps. Il regarde les faux cheveux comme une impiété abominable; il n'eût pas fait grâce aux perruques s'il y en avait eu de son temps; il prétend que porter de faux cheveux c'est en imposer aux hommes et faire outrage à Dieu, vu que c'est l'accuser de ne nous avoir pas donné de cheveux assez beaux; il ajoute que lorsqu'un prêtre donne la bénédiction à une femme qui porte de faux cheveux en lui imposant la main sur la tête, ce n'est point elle qu'il bénit, parce que sa tête n'est point à elle. Il attribue l'apathie des Stoïciens à son vrai Gnostique, ou parfait chrétien, qu'il représente comme exempt de toute passion, comme insensible également au plaisir et à la douleur; il prétend que Jésus-Christ était ainsi, aussi bien que ses apôtres, après sa résurrection. Jésus-Christ, dit-il, n'avait besoin ni de boire, ni de manger pour nourrir son corps, et quand il le faisait, c'était uniquement pour ne point passer pour un esprit.
St. Cyprien était de la même opinion que St. Clément sur l'importante matière de la chevelure. Il assure qu'une femme qui colore ses cheveux gâte et corrompt l'ouvrage de Dieu, et se rend par là plus coupable qu'une adultère; il ajoute que c'est donner un démenti à Dieu qui a dit que l'on ne pouvait rendre blanc un cheveu noir. Après avoir observé qu'il est dit dans l'Apocalypse, que les cheveux du Sauveur étaient blancs comme de la neige et comme de la laine, voici comme il parle au femmes: «Quoi! dit-il, vous avez en horreur ces cheveux blancs qui vous font ressembler au Sauveur? Ne craignez-vous donc pas que votre créateur ne vous reconnaisse point au jour de la résurrection? Ne craignez-vous pas qu'avec le visage sévère d'un censeur il ne vous dise: Ce n'est pas là mon ouvrage, ce n'est pas là mon image? Vous avez pollué votre peau avec un fard trompeur; vous avez teint vos cheveux avec des couleurs adultères; vous avez détruit votre face par la fraude, votre figure est corrompue, votre port est totalement altéré. Vous ne verrez point Dieu puisque vous n'avez point les yeux que Dieu vous a faits, mais ceux que le démon a gâtés.»
St. Cyprien prétend que les fidèles doivent obéir implicitement aux ordres des évêques, choisis avec les formalités ordinaires, comme le seul moyen de prévenir les hérésies; il dit que quiconque leur désobéit, désobéit à Dieu lui-même, à moins que quelqu'un ne fût assez téméraire, assez insensé, assez sacrilége pour imaginer qu'un évêque puisse être établi sans l'approbation de Dieu, tandis que Dieu a dit lui-même qu'un passereau ne tombe point à terre sans sa permission. Dans un autre endroit il fait dépendre le salut du peuple de la validité de l'élection de son évêque, qu'il fait dépendre des mœurs de cet évêque. Dans ce cas les peuples ne sont-ils pas souvent en grand danger?
Tertullien condamne le métier de la guerre, tous les arts, tous les offices, toutes les professions, le commerce de toutes les choses dont les payens pouvaient faire un usage idolâtre. Il est encore bon d'observer que ce même Tertullien suppose formellement que Dieu est corporel. Qui est-ce, dit-il, qui niera que Dieu ne soit un corps, quoique Dieu soit un esprit? quis autem negabit Deum esse corpus, et si Deus spiritus?... Origène a insinué la même chose. ΑΣΩΜΑΤΟΣ, selon lui, signifie quelque chose de plus subtil que les corps grossiers. Beausobre, dans son histoire du Manichéisme, fait voir que les premiers pères de l'église avaient des opinions qui passeraient aujourd'hui pour très erronées sur la nature de la divinité, et suivaient en cela les sentimens de la secte philosophique dans laquelle chacun d'eux avait été élevé. Les uns en faisaient un feu intelligent; d'autres lui donnaient une figure et un corps; d'autres, et sur-tout les Platoniciens, en faisaient un être incorporel, dont tout était émané, qui pénétrait tout, et dans lequel tout était forcé de rentrer.
Lactance regarde tout commerce comme un effet de l'avarice, et comme peu convenable à la satisfaction, à la tranquillité, au mépris du monde qui doit régner dans le cœur d'un bon chrétien. Il blâme de même ceux qui placent leur argent à intérêt, quelque faible qu'il soit, ce qu'il regarde comme une espèce de vol. St. Chrysostôme est de son sentiment sur le commerce, il s'appuie d'un passage des pseaumes où David dit qu'il n'a point connu la marchandise. Lactance prétend encore qu'il n'est jamais permis d'ôter la vie à un homme, soit judiciairement, soit à la guerre, soit à son corps défendant.