St. Bazile est aussi de cet avis; il croit que tout homme qui en tue un autre, quelque juste raison qu'il ait de le faire, se rend coupable d'un meurtre; que tout laïque qui se défend contre un voleur, doit être excommunié, et qu'un prêtre doit être déposé; car, dit-il, suivant les paroles du Sauveur, celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. Quoiqu'il soit très évident que ces docteurs ont été beaucoup trop loin, il est pourtant certain que l'on fait en général trop peu cas de la vie des hommes; les guerres si destructives et si peu nécessaires, les duels et les combats, sont sans doute des actions abominables; il paraît même qu'il y a de la cruauté à leur ôter la vie pour des vols: l'humanité ne semblerait-elle pas exiger qu'il n'y eût que l'assassinat, et un petit nombre d'autres crimes atroces, que l'on punît de mort? Un pareil châtiment réservé à de tels forfaits seulement, ne serait-il pas très propre à inspirer bien plus d'horreur pour eux?
St. Bazile pousse la patience chrétienne jusqu'à dire qu'il n'est point permis de plaider pour défendre ses droits. Il se fonde sur un passage de l'écriture où il est dit: si quelqu'un plaide contre vous pour avoir votre habit, donnez lui encore votre manteau. Il proscrit de plus l'usage du serment dans toute occasion. D'où l'on voit que les principes des Quakers ou Trembleurs sont plus anciens qu'on ne pense; cependant les hommes qui montrent la plus grande vénération pour les pères, méprisent les Quakers, parce qu'ils ont les mêmes sentimens que les pères?
Tertullien, que nous avons déjà cité, fait le procès à tous ceux qui acceptent des emplois publics, sur-tout dans les tribunaux; il les regarde comme incompatibles avec la profession du christianisme qui ne permet point de prendre part à la condamnation ou au châtiment d'aucun criminel, et cela parce que dans l'origine l'habillement des juges, la Prétexte, le Laticlave, les Faisceaux, etc., étaient en usage chez les idolâtres. Il fait de tous les magistrats les collègues des démons, qui sont, selon lui, les magistrats de ce monde. Quoique les pères fussent assez généralement de l'avis de Tertullien jusqu'au règne de Constantin, ils ne tardèrent pas à changer de style, et ils employèrent toute leur éloquence pour prouver que ce prince, étant chrétien, devait être le souverain légitime de l'univers.
St. Chrysostôme fait de grands éloges de la prudence d'Abraham et de la force qu'il eut de vaincre sa propre jalousie au point d'exposer la vertu de Sarah. Il exalte beaucoup la déférence et la complaisance de celle-ci pour son mari en consentant à un adultère pour lui sauver la vie. «Vous voyez, dit ce père, la proposition qu'il hasarde de lui faire et de quelle manière elle l'accepta. Elle ne refuse point, elle ne marque point de répugnance, elle se prête à son rôle admirablement dans cette comédie... Comment assez la louer pour avoir consenti, après une si longue continence et dans un âge si avancé, de livrer son corps à des barbares afin de sauver son mari?» Cependant l'âge avancé de Sarah, qui pouvait avoir alors soixante-cinq ans, devrait plutôt diminuer qu'augmenter le mérite de son action; vu que parmi ces barbares il pouvait y en avoir probablement de jeunes. On peut lui appliquer ce qu'un de nos poètes a dit plaisamment de Suzanne, dont la chasteté fut attaquée par des vieillards: Elle n'eût pas montré tant d'humeur s'ils eussent été plus aimables.
[SECTION III.]
Des interprétations absurdes que les plus anciens pères de l'église ont données de l'écriture.
Je me suis étendu plus que je ne comptais d'abord dans la section précédente, ainsi je vais tâcher d'être plus concis dans le présent article; je me bornerai à rapporter deux exemples de la façon dont deux des pères les plus distingués par leur savoir ont interprêté l'écriture.
St. Justin, martyr, nous apprend à plusieurs reprises que le talent d'interprêter les écritures saintes lui avait été accordé par une grâce spéciale de la divinité: voyons quelle preuve il nous fournira de cette faveur divine. «Écoutez, dit-il, comment Jésus-Christ, après avoir été crucifié, accomplit le symbole de l'arbre du paradis terrestre, et tout ce qui devait ensuite arriver aux justes. Car Moïse fut envoyé avec une verge pour délivrer son peuple; avec cette verge il partagea la mer, il fit sortir l'eau du rocher, et avec un morceau de bois il rendit douces les eaux qui étaient amères. Ce fut encore avec des bâtons que Jacob parvint à faire que les brebis de son oncle Laban produisirent des agneaux qui lui appartinrent à lui-même, etc.» Il continue sur le même ton à faire des allusions et il trouve la croix de Jésus-Christ dans tous les endroits de l'ancien testament où il s'agit de morceaux de bois; en suivant le même plan dans un autre endroit où il décrit le combat des Israélites avec Amalec, il dit «que lorsque Jésus, fils de Nun, conduisit le peuple à l'ennemi, Moïse fut en prières, ayant ses bras étendus en forme de croix; que tant qu'il demeurait dans cette posture, Amalec avait du dessous; mais que lorsqu'il cessait, son peuple avait le désavantage; car les Israélites ne remportèrent pas la victoire parce que Moïse priait, mais parce que tandis que le nom de Jésus était à la tête des troupes, Moïse représentait la figure de la croix.»
Origène, parlant des offrandes de paix, dit que la graisse est l'âme de Jésus-Christ, qui est l'Église de ses amis pour lesquels il a souffert la mort. Il est donc probable, selon lui, que quand on nous défend de manger de la graisse on veut nous dire la même chose que lorsque le Sauveur disait que nous ne devons point offenser le moindre de ceux qui croient en lui. Selon le même docteur le croupion, étant à l'extrémité du corps, est une figure de la perfection et de la persévérance dans les bonnes œuvres. L'estomac, qui appartenait aux prêtres, désigne un cœur rempli de sagesse, d'intelligence et de science divine, ou plutôt rempli de Dieu lui-même. Le prophète Jérémie prédisant la captivité de Babylone et ses suites, dit au nom du Seigneur: «Je ferai venir un grand nombre de chasseurs, et ils les chasseront de toutes les montagnes, de toutes les collines, et des creux des rochers.» Par les rochers Origène entend les prophètes, les apôtres et les saints anges. Pourquoi? parce que Jésus-Christ est appelé le roc, et par conséquent tous ceux qui l'imitent sont des rocs. Mais lorsque Dieu dit à Moïse: je te placerai dans la fente du rocher et tu me verras par derrière, mais tu ne verras pas ma face. Que croyez-vous, qu'Origène entende par cette fente? C'est la venue de Jésus-Christ, à l'aide de laquelle nous voyons les parties postérieures de la divinité.
Voilà la manière dont ce grand docteur interprète l'ancien testament: on pourrait rapporter un grand nombre d'explications semblables qu'il donne du nouveau testament, mais l'exemple suivant suffira pour en donner une idée. Lorsque le Sauveur opéra le miracle des cinq pains, il fit asseoir le peuple sur l'herbe. Devinerait-on qu'Origène dise qu'il le fit parce qu'Isaïe avait dit que toute chair n'est que de l'herbe? Ce n'est pas tout encore; en faisant asseoir le peuple sur l'herbe, le Sauveur voulut indiquer que nous devons soumettre la chair, et subjuguer sa propre sagesse, afin de participer au pain qu'il a béni. Le peuple fut rangé ou par centaines, parce que cent est un nombre sacré et consacré à Dieu à cause de son unité, ou par cinquantaines, parce que cinquante est le symbole de la remission[43], suivant le mystère du jubilé qui se célébrait tous les cinquante ans; ou enfin à cause de la Pentecôte. Les douze corbeilles étaient les douze siéges sur lesquels les douze apôtres devaient s'asseoir pour juger les douze tribus d'Israël.