Bien des gens sans s'en douter croient à un Dieu cruel, et en conséquence ils sont cruels en fait de religion. Ils en imposent là-dessus à eux-mêmes et aux autres. Mais qu'ils s'interrogent eux-mêmes de bonne foi et qu'ils se demandent comment ils s'imaginent au fond de leur cœur que l'Être-Suprême traitera dans l'autre monde la plus grande partie des hommes qu'il a créés et nommément les infidèles quoiqu'inévitablement tels: qu'ils se demandent comment eux-mêmes, s'ils en avaient le pouvoir, traiteraient en ce monde les gens qui ne s'accordent pas avec eux sur le culte, ou sur les dogmes de la religion: ces questions mûrement examinées et répondues avec candeur feront voir l'opinion des hommes touchant la divinité, et leur religion dans un jour très différent de celui sous lequel on les avait d'abord envisagées.
Quoique la plupart des hommes conviennent qu'il n'y a point d'opinions plus importantes par les conséquences que celles qui ont Dieu et la religion pour objet, cependant il n'y en a point qu'on prenne plus communément sur parole. On apprend le symbole et le cathéchisme par routine ainsi que des vaudevilles et des chansons; l'on ne raisonne pas plus sur les uns que sur les autres.
Un grand nombre d'articles de foi sont embrassés avec chaleur, soutenus obstinément, courageusement défendus, non parce qu'on les trouve raisonnables, mais parce qu'on s'est accoutumé de bonne heure à les respecter, ou parce qu'ils s'accordent soit avec le tempérament, soit avec les intérêts qu'on peut avoir. Nous sommes disposés à penser que les opinions dont on nous a pénétrés dans notre enfance et que l'habitude a fait en quelque façon croître avec nous, sont des résultats de nos propres raisonnemens quoique nous ne les ayons jamais examinées. Il y en a quelques-unes qui sont si évidemment vraies qu'il importe peu de savoir si elles ont été découvertes par nous-mêmes ou simplement acquises; mais pour celles qui peuvent comporter le moindre doute, il est très essentiel pour nous de ne les admettre qu'après le plus mûr examen; cela seul peut nous donner le droit de les regarder comme véritablement à nous.
Après ce petit nombre d'observations préliminaires, nous allons partager notre sujet dans les trois chefs suivans. Nous examinerons:
Premièrement les opinions que la plus grande partie du genre humain a reçues et reçoit encore sur la cruauté des dieux qu'il adore.
Secondement les dévotions barbares dont la pratique est ordinaire.
Troisièmement les traitemens inhumains que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de la différence de leurs cultes et de leurs opinions en matière de religion.
[SECTION PREMIÈRE.]
Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils adorent les passions qu'ils ont eux-mêmes.
Nous ne savons rien de clair ni de satisfaisant sur la création de l'homme[1]. Nous ignorons donc l'opinion première qu'il eut de son créateur et quel fut au commencement l'objet de son adoration.