«Vraiment, dit ce livre prétendu céleste, nous jetterons dans le feu de l'enfer ceux qui méconnaîtront les signes de notre foi. A mesure qu'ils seront bien grillés, nous leur donnerons des peaux nouvelles en échange, afin qu'ils puissent goûter des tourmens plus aigus: car Dieu est puissant et sage». Et ailleurs: «Ceux qui ne croiront pas seront enveloppés de vêtemens de feu. Une eau bouillante tombera sur leurs têtes; leurs entrailles et leur peau seront déchirées et ils seront continuellement battus avec des masses de fer. Toutes les fois qu'ils s'efforceront de sortir de l'enfer pour se soustraire à la rigueur des tourmens, ils y seront entraînés et leurs bourreaux leur diront: savourez le tourment du feu». En un mot plusieurs chrétiens ont cru et enseigné que Dieu a condamné la plus grande partie du genre humain, des millions de millions de ses propres créatures à souffrir dans un lieu où toutes les facultés de l'âme et du corps seront tourmentées continuellement et sans relâche. «C'est là, ô pécheur! que tu vivras dans une éternelle prison de ténèbres extérieures, ou il n'y aura d'ordre que la confusion et l'horreur; où l'on n'entendra que la voix des hurlemens et des blasphèmes, d'autre bruit que le grincement des dents; on l'on n'aura d'autre société que celle du diable et de ses anges qui, tourmentés eux-mêmes, n'auront d'autre soulagement que de te faire éprouver leur fureur, St.-Mathieu, chap. 13, vs. 42, et chap. 25, vers. 36, etc. C'est là que la punition sera sans pitié, la misère sans grâce, la douleur uns consolation, la méchanceté sans mesure, le tourment sans repos. Apocalypse, chap. 14, vers. 10, 11. La colère de Dieu pénétrera l'âme et le corps comme la flamme se saisit d'un bloc de souffre ou de poix. Daniel, ch. 7, v. 10. Dans cette flamme tu seras toujours brûlé, sans jamais consumer, toujours mourant sans jamais mourir, toujours rugissant dans les angoisses de la mort sans jamais en être délivré ni sans pouvoir espérer la fin de tes peines: de sorte qu'après les avoir endurées autant de milliers d'années qu'il y a de brins d'herbes sur la terre, de sable dans la mer, de cheveux sur la tête de tous les enfans d'Adam nés ou à naître, tu ne seras pas plus près de la fin de tes tourmens que tu n'étais le jour où tu y fus précipité. Loin de finir, ils ne feront à chaque instant que commencer, car ce serait quelque soulagement que d'envisager une fin possible à ton malheur, après tant de milliers d'années; mais chaque fois que ton esprit se rappellera ce mot, jamais, et il se le rappellera à tous les instans, ton cœur sera déchiré par la rage, et par un affreux désespoir; cette idée horrible aiguisera encore tes douleurs insupportables qui excédaient déjà tout pouvoir d'exprimer ou d'imaginer. Ce sera un nouvel enfer au milieu de l'enfer même»[9]. Avec quelle surprise ne doit-on pas lire un récit si choquant, si terrible, et qui, par les idées qu'il donne de la manière dont Dieu traitera ses créatures, semble s'être proposé de le transformer en un Démon!
[ [9] C'est ainsi que s'exprime un de nos docteurs dans une sérieuse et pathétique description du ciel et de l'enfer crayonnée par le St.-Esprit selon les meilleurs interprètes, etc., qui se trouve dans le livre intitulé: Tous les devoirs du chrétien, imprimé à Londres aux dépens de l'hôpital de Christ, 1723, p. 12, 13. L'on observera que tous les renvois à l'écriture sont de mon auteur, lequel par conséquent en demeure le garant.
Je ne peux pas quitter le sujet de Dieu, condamnant ainsi les hommes à des tourmens éternels et inouïs, sans proposer une question à ceux qui sont assez malheureux pour admettre une doctrine aussi blasphématoire et aussi diabolique. Je la propose sur-tout à ceux qui, sans la croire, sont assez lâches ou assez pervers pour l'enseigner et la répandre.
Je leur demanderai donc quelle peut être la fin légitime et avantageuse de toute punition? N'est-ce pas en premier lieu de corriger les coupables? ce qui certainement est très fort à désirer: en second lieu, n'est-ce pas de détourner les hommes de commettre les crimes pour lesquels ils en voyent d'autres punis? Enfin n'est-ce pas d'éloigner ou de retrancher de la société des membres qui sont à craindre pour elle? Telles sont les notions invariables que les hommes doivent se former du but que les châtimens doivent se proposer; or des châtimens éternels ne remplissent aucune de ces vues légitimes; le coupable ne peut pas être corrigé; il le serait même inutilement, car, corrigé on non, il sera toujours tourmenté. Son exemple ne peut pas en détourner d'autres du crime; sa conduite ainsi que son destin sont irrévocablement déterminés. Enfin l'on ne peut pas imaginer que parmi les damnés quelqu'un puisse être dangereux pour la société.
Est-il possible que les hommes puissent tomber dans une contradiction aussi manifeste que de représenter Dieu comme un Être d'une bonté infinie, ou même de l'équité la plus ordinaire, et croire en même tems ou enseigner qu'il punit ainsi ses créatures? ne devraient-ils pas plutôt le représenter comme un démon barbare, comme un Être infiniment injuste et cruel? Il crée l'homme par un acte de sa volonté pure, afin de condamner ensuite l'ouvrage de ses mains à une éternelle misère! Quelle est la cause de cette rigueur? Il est puni pour des choses qui n'ont aucunement dépendu de lui! Est-il un seul homme assez féroce pour vouloir de sang froid, pour quelque raison que ce fût, condamner à des tourmens éternels ses propres enfans, ou même un ennemi déclaré? En est-il un assez impitoyable pour ne pas épargner à quelque être que ce fût des tourmens sans mesure? L'homme de bien ne voudrait-il pas au contraire répandre le bonheur aussi loin qu'il pourrait s'étendre? Tout son désir ne serait-il pas de procurer la félicité à tous les êtres créés? Quoique ces notions indignes et absurdes sur la divinité soient originairement émanées d'une disposition barbare que bien des gens portent en eux-mêmes et qui est inspirée à d'autres par différens moyens, on leur enseigne ces opinions et elles s'impriment plus ou moins profondément dans leur âme selon que, par tempérament, ils sont plus ou moins disposés à la cruauté. Mais on devrait faire attention que loin de servir la religion en inculquant la doctrine des peines éternelles, l'on fournit des armes à l'athéisme qui anéantit toute religion, et d'un autre côté l'on jette dans le désespoir un grand nombre d'âmes honnêtes, simples et timorées, sans contenir les méchans intrépides et endurcis, dont des craintes éloignées ne peuvent, comme l'expérience le prouve, réprimer les excès.
[SECTION II.]
Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées qu'ils se font de la divinité.
Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement nier que les hommes en général ne forment leur religion et ne réglent leur conduite sur les idées qu'ils ont de la divinité: il est donc très important pour eux d'examiner avec soin ces idées et de se former une juste opinion des dieux qu'ils adorent. Le pieux auteur de tous les devoirs de l'homme a intitulé un de ses chapitres: Des maux occasionnés par les erreurs sur la divinité. En effet c'est la source des plus grands maux. Si l'on croit que Dieu soit partial, injuste, colère, vindicatif, tyrannique et cruel, il faut bien, pour ressembler à son Dieu, ce qui est une ambition naturelle et raisonnable, s'efforcer de réunir ces mêmes qualités: il est bien vrai que, pour être méchans, les hommes n'ont pas besoin d'être excités par cet exemple, mais il ne l'est pas moins que de telles opinions sont un aiguillon de plus à la méchanceté naturelle.
Prétendre que Dieu ait pu faire choix de quelques personnes ou même d'un peuple, de même que les hommes choisissent leurs favoris, c'est attribuer à la divinité une partialité et une folie indignes de ses perfections. Si par hasard ces prétendus favoris se trouvaient les plus méchans et les plus vils des hommes, si l'on prétendait qu'en leur faveur Dieu a exterminé d'autres nations, ce ne serait pas seulement lui attribuer de la partialité et de la folie, mais encore ce serait l'accuser d'injustice et de cruauté, ce serait blasphêmer. Quelle idée doit-on se former de la divinité lorsqu'on voit un roi injuste, ingrat, adultère, barbare, tyran et meurtrier[10] appelé l'homme selon le cœur de Dieu?
[ [10] Ce que l'on dit ici est amplement prouvé par tout ce que l'écriture rapporte de David. Sans s'arrêter au double crime d'adultère et de meurtres commis en la personne d'Urie et de Betsabée si énergiquement représenté par Nathan dans la parabole de l'agneau, on y trouve encore bien d'autres témoignages de barbarie. Quand il eut pris la ville de Rabbah, «il en fit sortir les habitans, il fit scier les uns, il mit les autres sous des herses de fer, en fit hacher d'autres, ou les fit jeter dans des fours à briques. Il traita ainsi toutes les villes des enfans d'Ammon.» Les Rabbins, loin de chercher à exténuer la cruauté attribuée à David, ne font aucune difficulté d'assurer que l'exécution des Ammonites fut accomplie avec la dernière barbarie: cependant après cet aveu ils s'efforcent de justifier David de cette rigueur qui, selon eux, était nécessaire pour frapper de terreur les nations voisines, afin qu'aucune ne méprisât à l'avenir les Israëlites, mais respectât plutôt le peuple que le Seigneur avait choisi. Voyez Mém. de littérature, par de la Roche, vol. 2, art. 82, éd. in-8o.