Il est vrai que si en beaucoup d'endroits d'un certain livre on substituait le mot prêtres au mot Dieu, cela servirait merveilleusement à éclaircir un grand nombre de passages obscurs et à leur donner un sens intelligible[11]. Un monarque ou tout autre homme, quelque méchant et pervers qu'il soit, s'il favorise les prêtres et se montre très soumis à remplir leurs pratiques et leurs cérémonies, peut être justement appelé un homme selon le cœur des prêtres, et regardé par eux comme un saint et comme vraiment religieux; mais l'appeller un homme selon le cœur de Dieu, ou un homme religieux dans le vrai sens du mot, c'est donner des idées très-désavantageuses et de Dieu et de la religion. Rien ne peut être plus contraire à la vérité, plus outrageant à la gloire de Dieu, plus préjudiciable à la vraie religion et à la vertu, et par conséquent à la paix, au bon ordre et au bonheur du monde, que de croire ou d'enseigner que Dieu commande aux hommes des actions contraires aux régles naturelles, fondamentales, infaillibles de la raison et de la morale, qu'il a écrites dans le cœur de chacun de nous, et que tous reconnaissent quoique peu les pratiquent. Un excellent abrégé de ces règles, que chacun devrait avoir continuellement sous les yeux, dans la spéculation et dans la pratique, «c'est de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fît». Si les hommes pouvaient se tromper eux-mêmes et les autres jusqu'au point de croire que Dieu puisse quelquefois dispenser de ces régles et recommander des choses qui leur seraient contraires, ce serait certainement ouvrir les portes aux crimes les plus atroces.
[ [11] On pourrait rapporter plusieurs exemples de ce genre: mais celui que nous allons donner suffira. David et tout le peuple d'Israël en grand concours accompagnaient l'Arche en chantant et jouant des instrumens; l'on avait placé cette Arche sur un chariot neuf: les bœufs qui la tiraient ayant bronché, l'Arche fut ébranlée, et Oza y porta la main pour la soutenir et l'empêcher de tomber; cette action paraît du moins innocente et peut-être méritoire: cependant on lit dans le chap. 2 du livre de Samuel que la colère du Seigneur s'alluma contre Oza, que Dieu le frappa pour son erreur et que l'attouchement de l'arche le fit mourir. Les critiques et les commentateurs sont priés de considérer si on ne pourrait pas lire ainsi ce passage: «La colère des prêtres s'alluma contre Oza, etc.» Ce qui suit prouve encore la nécessité d'entendre ainsi ce passage, car il est dit que David se fâcha de ce que le Seigneur avait tué Oza. Assurément David était trop dévot pour se fâcher de rien que le Seigneur eût pu faire. Mais il avait droit de se fâcher de cet acte s'il partait de la main des prêtres.
Cela n'est-il pas en effet arrivé? Des nations entières n'ont-elles pas prétendu et cru, sans doute, que Dieu leur avait ordonné d'entreprendre les guerres les plus injustes, de tourmenter, d'assassiner, jusqu'à leurs propres enfans, de détruire des nations? Des barbaries de toute espèce n'ont-elles pas été commises au saint nom du Seigneur?
Il n'est sans doute ni un livre, ni un homme, ni même un ange descendu du ciel qui méritent aucune créance s'ils enseignent que Dieu soit cruel ou commande aux hommes de l'être. Tant que les hommes croiront que tous les actes d'injustice, de violence, de barbarie offensent la divinité et sont contraires à sa loi, on pourra se flatter qu'ils seront détournés de les commettre; mais à quoi ne doit-on pas s'attendre lorsqu'ils seront dans l'opinion contraire? Que n'a-t-on pas à craindre sur-tout des souverains et des nations qui ne peuvent être contenus par les loix humaines? C'est une excuse bien faible et bien fausse que de dire que nous ne connaissons point la profondeur des décrets de la divinité; il n'est pas moins téméraire d'assurer que l'on puisse démontrer que Dieu commande de pareilles actions.
La première de ces raisons ne prouve rien. Dieu dans ses décrets ne peut point avoir résolu des crimes: il répugne à toute idée raisonnable de la divinité qu'elle puisse ordonner des actions méchantes et criminelles, et par conséquent la preuve de fait ne doit jamais être admise. Il est impossible d'admettre comme révélation divine ce qui renverse la certitude de tous les principes qui doivent être supposés précédemment à toute révélation, car c'est détruire les seuls moyens par lesquels nous puissions juger de la vérité d'une révélation divine.
Comment supposer que l'Être infiniment sage, juste et bon pût se plaire à établir les loix les plus nécessaires pour ses créatures, telles que sont celles de la morale, et leur ordonne ensuite d'enfreindre ces mêmes loix en appuyant ses ordres par des miracles? Supposons une nation méchante et dépravée (si jamais il y en a eu d'autres) pouvons-nous imaginer que Dieu soit assez destitué de moyens de la punir pour être obligé de charger à cet effet une autre nation de devenir encore plus méchante et plus cruelle que la première? Pouvons nous croire qu'il ordonne de n'épargner ni les bœufs, ni les ânes ni les troupeaux qui n'ont point péché, et de massacrer indistinctement les hommes, les femmes, les vieillards et les enfans à la mammelle? La vérité est que, quand des enthousiastes, des fanatiques ou des hypocrites qui font hautement profession d'être dévots, ont commis ou sont prêts à commettre quelque action détestable, lorsqu'ils ont intérêt de la faire commettre à d'autres, ils se couvrent du nom de la divinité et prétendent qu'elle est ordonnée ou inspirée par elle; par ce moyen ils ajoutent à la barbarie l'impiété et le blasphème.
Les règles naturelles, les limites de la vérité sont la morale et le bon sens; ce sont là les loix de Dieu qui ne sont point écrites sur des tables de pierre, mais qui sont profondément gravées dans les cœurs des hommes. Mais si ces loix sont une fois écartées ou enfreintes, alors l'erreur, l'enthousiasme et le fanatisme, semblables à un torrent, renversent la vérité et entraînent avec elle tout ce qu'il y a de plus sacré et de plus utile au genre humain. Quelles opinions extravagantes et monstrueuses ne peuvent pas être débitées comme des révélations divines! quelles actions, quelque atroces qu'elles soient, ne seront pas sanctifiées sous le nom de devoirs religieux, et quand on les fera passer pour des commandemens de Dieu! C'est assurément le comble de la fourberie et de l'impudence dans quelques hommes d'oser dire que Dieu leur ordonne de violer les lois sacrées de la nature et de la société en commettant des actions atroces et barbares; c'est le dernier terme de la folie et du délire fanatique que de devenir fauteur d'une imposture aussi caractérisée. Prétendre que Dieu a fait des miracles pour autoriser des ordres qui détruisent ses lois éternelles et inviolables, c'est employer la fraude la plus indigne pour soutenir la fausseté la plus manifeste.
[SECTION III.]
Des cruautés religieuses que les hommes exercent sur eux-mêmes.
Après avoir, en peu de mots, exposé les opinions fatales que la plupart des hommes se font communément, soit des divinités, soit du Dieu qu'ils adorent, nous allons passer au second point, et nous examinerons les usages barbares et les rites cruels qu'ils ont souvent pratiqués dans leurs cultes divers.