On demandera par qui sera établie cette législation? Si les Colons (affranchis des entraves dont ils se plaignent, jouissant des droits de Citoyens & de propriétaires) avoient des Assemblées Coloniales bien composées, le choix de chaque Colonie; si l'Administration qui est à leur tête avoit toujours une marche assurée constante & éclairée, il n'est point chimérique de penser que ces Assemblées elles-mêmes proposeroient ces Règlemens de police & cette législation humaine & uniforme qui conviendroit à toutes les habitations, & auxquels chacun seroit tenu de se conformer; d'où résulteroit le plus grand bien de chacun en particulier, & celui de chaque Colonie en général.

Avant nous, les Anglois ont agité ces projets de Règlement dans leurs Colonies: dès l'année dernière, un de leurs respectables habitans a dit à la Jamaïque sur ce sujet, ces paroles mémorables: «Nous avons le pouvoir d'augmenter le bonheur de 250 mille hommes dont le travail nous procure notre subsistance journalière; nous avons la faculté de former pour ainsi dire une nouvelle création: quel objet plus noble pourra jamais échauffer notre zèle, & l'inclination naturelle qui nous porte vers la bienfaisance? En considérant même les choses relativement à notre intérêt personnel, il est bien certain que l'homme humain est encore le meilleur politique: ainsi en cédant à l'impulsion de notre coeur, nous ajouterons à la prospérité de nos possessions, l'approbation des hommes, & les bénédictions du Ciel».

C'est aussi l'année dernière que les Habitans de la Grenade ont établi dans leur Assemblée Coloniale, des Règlemens de police intérieure, & une législation en faveur des Esclaves, avec ce préambule bien sage de leur acte du 4 Novembre 1788. «Que la nécessité de l'importation des Nègres cessera du moment où ils seront traités avec humanité, où ils ne seront plus accablés par les travaux excessifs, & où on aura égard aux loix de la nature dans l'union des sexes.

«Comme les loix qui ont été jusqu'à présent promulguées pour la protection des Esclaves, ont été trouvées insuffisantes; & comme l'humanité, ainsi que l'intérêt de la Colonie, exigent de rendre l'esclavage supportable, autant qu'il sera possible; afin de contribuer à la population des Nègres, seul moyen de supprimer avec le tems la nécessité de leur importation des côtes d'Afrique.

«Et vu qu'on ne sauroit atteindre un but aussi désirable qu'en fixant des bornes raisonnables au pouvoir des Maîtres, & des personnes chargées de surveiller les esclaves, soit en les obligeant à leur fournir le logement, la nourriture & le vêtement d'une maniere convenable, soit en leur procurant la connoissance & l'instruction de la Religion Chrétienne, en s'occupant essentiellement de la perfection des moeurs, en les engageant à contracter des mariages légitimes, & en les y protégeant, & en respectant les droits de cet Etat. Pour les raisons ci-dessus spécifiées, etc.»

Sans donner le détail des Règlemens, qui sont la suite de cet acte colonial, ni exposer ici de ce qu'on pourroit faire de mieux à cet égard, en cherchant avec raison & humanité l'exécution des vues exprimées ci-dessus, il suffit de montrer par ces deux exemples: que les Colons ont senti en corps législatif que l'intérêt des habitans exigeoit une pareille législation; que cette législation étoit nécessaire pour maintenir & accroître la population, & pour supprimer par-là l'importation des Noirs de la côte d'Afrique, aussi pour le plus grand avantage des habitans.

La législation ou police de l'habitation ainsi arrêtée & écrite, seroit lue & publiée parmi les Atteliers, & renouvellée de tems en tems. Il y seroit pourvu avec certitude à la nourriture des Nègres (substantielle & en nature, au moins suivant le voeu du Code noir qui n'est presque nulle part bien suivi); à leur habillement, à leur logement: on assureroit la propriété de leurs jardins, volailles & basse-cour; on pourvoiroit à leur traitement en maladie, au soulagement des vieillards & infirmes, aux soins nécessaires aux femmes enceintes, aux nourrices & aux enfans, au maintien des bonnes moeurs, à l'instruction de la jeunesse, au bon ordre dans les familles, etc.

En même-tems, l'ordre, la police & les heures des travaux y seroient fixés, de même que la subordination: les fautes légères seroient punies, après que le coupable auroit été entendu, en présence des plus sages & des anciens de l'habitation; mais par d'autres moyens que le fouet de poste dont on ne peut se dissimuler la barbarie. Les crimes seroient renvoyés aux Juges ordinaires, & punis par la loi: il y auroit aussi des récompenses pour les actions vertueuses & distinguées.

Certainement bien loin qu'aucune habitation fût dérangée par ces dispositions, il n'est pas une personne sensée qui puisse dire que les Colons ne gagnassent infiniment à cette amélioration dans le Régime des Noirs, par leur attachement & leur bonne volonté au travail.

Ce parti pris & consolidé, on ajoutera ici qu'il conviendroit de changer dès-lors la dénomination d'esclaves, & d'esclavage, ce seroit en vain qu'on auroit réformé la chose; elle paroîtroit toujours odieuse, elle tendroit à le redevenir, si on laissoit subsister un nom réprouvé.