C'est bien encore ici que la législation des Colonies offre une de ces incohérences si nécessairement résultantes de leur institution: car le Législateur n'ayant eu intention de vouer à l'esclavage que la race noire à cheveux crépus, celle qui sort directement de la côte d'Afrique, a déclaré libres les Nègres à cheveux longs, & autres Indiens, il a affranchis tous les Mulâtres & sang-mêlés provenans de race Indienne; il auroit du, en suivant les mêmes principes, reconnoître comme libres les Mulâtres proprement dits qui sont démontrés physiquement être issus d'un pere libre, quoique la mere soit esclave.
Il arrive, par les dispositions actuelles de cette loi, que l'enfant bâtard d'une femme Indienne avec un Nègre esclave est déclaré libre, tandis que celui d'un Blanc avec une Négresse est toujours esclave, lorsque sa mère l'est. Il convient de faire cesser cette contradiction: en le faisant on changeroit la maniere d'être toujours vicieuse des Mulâtres & Métis dans leur état actuel: car cette caste (qui joint presque généralement aux vices de son origine l'insolence & la paresse occasionnés par une sotte vanité qu'ils tirent de leur issue d'un Blanc) est par-tout peu propre à remplir les devoirs ordinaires des esclaves; & sur-tout aux travaux d'habitations, étant mêlés avec les Noirs. Les inconvéniens de leur institution, leur manque d'éducation, de principes & de moeurs, leur abrutissement & leur libertinage presque sans exception, font que bien rarement on y trouve des sujets utiles, même lorsqu'ils sont parvenus à l'état de liberté.
En déclarant libres les Mulâtres à naître à l'avenir, le Législateur préviendra par-là en grande partie, le libertinage dont on se plaint; tout Habitant propriétaire d'esclaves, évitera par tous les moyens en son pouvoir que ses femmes esclaves aient fréquentation avec des Blancs, dans la crainte de voir naître des enfans qui ne devront plus lui appartenir: il cherchera à encourager les mariages entre Noirs & à augmenter & favoriser sa propre population. Plus de tranquillité & de bon ordre dans les ménages Nègres concourra très-sensiblement à ce but désirable; & si, par suite nécessaire des passions & de la foiblesse humaine, il y a encore, après ce parti pris, des fréquentations de Blancs avec des Négresses, les cas deviendront beaucoup plus rares, les enfans qui en proviendront, devenant par leur état de bâtards libres, les enfans de l'État, seront instruits & élevés par les soins de l'Administration, à défaut de ceux de leurs pères naturels: ils donneront pour la plupart des sujets aux divers métiers & talens utiles, à la Culture, à la Navigation; on les verra s'établir convenablement avec des femmes de même espèce, dont l'éducation auroit été plus soignée dans ces vues.
Cette proposition étant le produit de mes propres réflexions, j'ai trouvé qu'un ancien Administrateur des Colonies dont la mémoire est considérée avoit eu cette même idée: je l'ai trouvée encore dans un excellent Auteur Anglois, dont je rapporterai ici un passage.
«Je ne vois pas qu'il puisse résulter aucun inconvénient de l'affranchissement de tout enfant mulâtre: on peut objecter à cette proposition, qu'elle tendroit à encourager le commerce illégitime des Blancs avec les Négresses, dont je viens de montrer les mauvais effets. Je réponds que l'affranchissement des Mulâtres feroit bien plutôt dans le cas de réprimer cette fréquentation, par la raison que, dans la position actuelle, les Habitans voient avec indifférence naître des Mulâtres sur leurs habitations, bien assurés que ce seront pour eux des esclaves de plus pour leurs travaux, ou qu'ils en retireront un bon prix, en les vendant à leurs pères naturels, qui le plus souvent cherchent à les racheter. J'ajouterai qu'au contraire ces habitans chercheront le plus qu'ils pourront à décourager les fréquentations des Blancs avec leurs Négresses, dès qu'ils verront que leur intérêt ne s'y trouve pas; & qu'alors ils emploieront tous leurs efforts pour multiplier sur leurs possessions, la race noire sans mélange».
QUATRIEME MOYEN.
Établissement d'une Régie humaine &
uniforme dans les Habitations.
L'adoption des trois Moyens précédens, tendant évidemment au bon ordre des Colonies, à leur sûreté & à l'augmentation de leur population, ne fera rien perdre à aucun de leurs propriétaires.
Laissant subsister toutes les habitations dans leurs travaux & Manufactures actuelles, avec la police qui convient aux divers Atteliers qui les composent; il faudroit que l'on s'occupât sérieusement d'y établir par-tout avec uniformité, une législation bien réglée & bien raisonnée qui n'auroit plus rien d'arbitraire, & par laquelle on assureroit l'ordre des travaux & l'exactitude de la discipline.