Affranchissement successif & entier des
Familles de Noirs, & formation de
propriétés particulières.
Il est aisé de concevoir qu'en adoptant successivement les moyens qu'on vient d'exposer rapidement, aucune grande propriété ne seroit dérangée; que la population augmenteroit sous un régime plus humain; que des familles créoles & anciennes des vassaux, se racheteroient de tems en tems de cette espèce de servitude de la glèbe, substituée dans les premiers tems à l'esclavage. Cet heureux changement se seroit opéré sans causer de choc ni de commotion; ces vassaux se seroient accoutumés petit à petit, & comme insensiblement, à une certaine aisance & à une existence meilleure fondées sur leur bonne conduite, leur activité & leur industrie: il ne se seroit fait aucune révolution trop subite dans leurs idées qui pût faire craindre aucuns mauvais effets, puisque les premiers moyens ne sont que des grâces accordées conditionnellement & que le Maître auroit toujours pu retirer, dans le cas où les Nègres s'en fussent rendus indignes.
Les familles qui de bon accord auroient fait sur leurs profits les épargnes suffisantes pour se racheter, auroient par-là fait preuve de leur capacité & de la bonne conduite dont ils seroient capables dans l'état de liberté: Elles se racheteroient, soit par une somme une fois payée, soit par une redevance annuelle.
Ces émigrations successives de vassaux affranchis, qui sortiroient ainsi des grandes habitations pour former de petites propriétés par familles, seroient amplement remplacées dans les habitations par l'accroissement immanquable de leur population. Les revenus de ces grands établissemens augmenteroient même à mesure de ces affranchissemens par les cens ou redevances modérées dont le propriétaire conviendroit avec eux, sanctionné par la loi, ou par le remboursement d'argent.
Ces familles affranchies établiroient, sur les terreins que leur auroit concédés le propriétaire, ou le Gouvernement, des huttes (ou ménageries de gros & de menu bétail) des places à vivres, des plantations de coton, de café, de cacao, d'indigo, de tabac; ils exerceroient des arts & métiers dans la Colonie, etc.; & on ne voit point impossible, quand ces affranchissemens auroient assez augmenté, qu'il s'établît de nouvelles Sucreries par des associations faites entr'eux.
Il semble qu'un régime si évidemment prospère pour le Colon & pour le Cultivateur Nègre, tendant à l'avancement des Colonies, devroit être saisi avec empressement par tous les Colons. On a lieu de croire qu'il le seroit en effet par quelques-uns; mais le plus grand nombre des personnes qui possèdent des biens dans les Colonies n'est pas de cette trempe, & se laisse entraîner par une routine établie & un usage héréditaire. S'il n'y avoit dans les Colonies que de grands propriétaires, que des gens raisonnables & humains pour posséder les esclaves & les diriger, le sort des Noirs étant par-tout semblable à celui qu'on cite par exception sur quelques habitations sagement conduites, il seroit facile de persuader à ces personnes choisies de faire un pas de plus vers l'amélioration du sort de leurs Cultivateurs; elles sentiroient aisément que ce n'est pas tout faire que de les nourrir & de les soigner, que l'activité, le bon ordre & les revenus augmenteroient infailliblement en les y intéressant; ces personnes tenteroient volontiers l'expérience que je viens d'indiquer, & je suis plus que persuadé que la tentative suffiroit pour obtenir une réussite complette. Mais les Colonies sont en grande partie composées (quant à leur population blanche) de gens étrangers à la terre, qui y sont impatiemment, affectant même du dégoût pour ce séjour & le desir de le quitter, gens le plus souvent sans éducation, sans moeurs, sans instruction: tous sont habiles à posséder des esclaves; mais il s'en faut de beaucoup que tous aient les idées par lesquelles des hommes doivent être gouvernés: n'étant là qu'avec le projet de faire une fortune rapide & de s'en aller le plutôt possible en jouir en Europe, tout ce qui peut accélérer leur fortune, ou y concourir, leur paroît bon & légitime, & tout ce qui retarde ou empêche leurs profits, leur semble un crime: les esclaves sont leur principal, presque leur unique moyen de fortune, prêts à les revendre, ils ne s'attachent jamais à eux, ni ne s'inquiettent d'autre chose que de tirer d'eux tout le travail possible. Ce n'est pas de cette espèce inférieure, qui forme le plus grand nombre, que l'on doit attendre aucune amélioration. On ne doit pas se dissimuler d'ailleurs que le préjugé généralement répandu dans les grandes Colonies résistera long-tems à cette révolution, que l'intérêt particulier & mal raisonné du moment se trouvera sans cesse en opposition avec l'intérêt général & plus solide de l'avenir.
On aura encore à vaincre le préjugé de la plupart des personnes qui ont influence dans cette administration, parmi lesquelles il existe une persuasion assez générale que l'esclavage est essentiellement nécessaire à l'existence & à la prospérité des Colonies, & que la Traite des Noirs est indispensable au maintien & à l'accroissement de leur population.
En supposant que quelques personnes plus éclairées & plus sensibles tentent, en adoptant ces idées, de faire quelques essais particuliers d'amélioration au sort des Noirs, & d'accroissement à leur population, il en résultera pour eux-mêmes & pour le Gouvernement beaucoup de bien: mais ces exemples, partiels & bornés au plus petit nombre, ne pourront obtenir complettement leur effet, tant qu'ils seront en opposition directe & en exception au régime établi par la loi; & le système actuel de l'Administration & de la législation Coloniale, résisteroit à l'entier développement de ce régime de liberté, jusqu'à ce qu'il fût adopté par tous; ce dont on peut difficilement se flatter.
D'après toutes ces considérations, on pense qu'il seroit beau & intéressant de voir les Nations qui possèdent des isles à Sucre (& sur-tout la France l'Angleterre qui ont des terreins à leur disposition, lesquels n'ont pas encore été établis) faire de nouveaux établissemens dans des contrées où l'esclavage n'a point encore été introduit, dans les vues de prouver aux Colons qu'il est possible de faire du Sucre & toutes les autres denrées coloniales, sans tenir les hommes sous le joug arbitraire de l'esclavage.
Qui peut douter en effet que si, dans le quinzième siècle, on eût ménagé, civilisé & instruit ce million d'hommes que l'on dit avoir été trouvés dans l'Isle d'Haiti (à présent Saint-Domingue) lors de sa découverte; si on se fût attaché ce peuple doux & hospitalier au lieu de le détruire, si on lui eût joint avec précautions, mesure & politique, des émigrations de gens de métiers & de talens; si on en eût agi de même à l'égard des Caraïbes des Antilles & autres pays de l'Amérique, si on eût établi dans nos Colonies une législation sage & humaine, sans jamais songer à ce moyen odieux de l'esclavage; qui peut douter, dis-je, que Saint-Domingue n'eût pu être, sous cette forme différente, bien plus peuplée & plus productive qu'elle ne l'est avec ses 500 mille Noirs esclaves? & les autres Colonies n'auroient-elles pas pu prospérer de même par les mêmes moyens.