Qu'il me soit permis de citer ici un passage d'un ouvrage estimé sur les affaires actuelles, attribué à un Prélat du premier mérite, où cette même idée est exposée, à la suite d'un raisonnement court & concluant sur l'esclavage.

«Dans nos possessions d'Amérique, on pourroit dès ce moment choisir quelque Canton, ou une isle, pour y établir des propriétés & des Cultivateurs libres: il ne faudroit pas trop écouter les Colons, car ils raisonnent sûrement comme raisonnoient nos ancêtres dans le dixième siècle».

CONCLUSION.

L'Esclavage est une institution vicieuse & injuste; la Traite des Noirs est une barbarie encore plus condamnable.

Que les Colonies se maintiennent & que l'esclavage s'y conserve encore quelque-tems, puisqu'il n'est que trop vrai qu'il ne peut disparoître que par gradations, à moins de causer des pertes aux Colons & du danger à nos établissemens; mais il faut proscrire dans l'instant la Traite.

Il eût été possible aux Fondateurs de nos Colonies de les cultiver sans réduire leurs Cultivateurs en esclavage: ils surprirent un loi odieuse à la Religion des Souverains pour autoriser l'esclavage dans nos Colonies, en donnant une fonction à la Traite des esclaves qui est un tissu de brigandages: nous jouissons de leur ouvrage; mais si nous voulons en jouir sans remords, améliorons le sort de ces victimes de la cupidité, & cessons désormais d'en augmenter le nombre.

A mesure que les Colons se prêteront à ces vues d'ordre de d'humanité, en paroissant faire le plus noble des sacrifices, ils feront leur propre avantage; on verra résulter plus de prospérité aux Colonies & au Commerce National; on y éprouvera plus de tranquillité, plus de sûreté, une augmentation constante à la population de ces établissemens, sans employer aucuns moyens forcés, ni contraires à nos principes: il ne faut pour s'en convaincre que se représenter cette vérité si reconnue, que la population croît sensiblement par-tout où se trouvent le bonheur & les subsistances.

Envoi à MM. les Députés de la Nation.

O! vous, l'élite de la plus belle Nation & de la plus généreuse, assemblés en présence de l'univers pour réparer les maux de l'humanité souffrante, pour soutenir le foible contre l'opression du fort, pour faire jouir les pauvres du sacrifice des riches! daignez vous occuper un instant du sort de 500 mille Cultivateurs qui font partie des sujets de ce vaste empire, qui vous procurent par leurs travaux des denrées agréables & utiles, qui fournissent des moyens considérables au Commerce & l'activité Nationale, qui en donneront encore bien davantage, si leur industrie est encouragée & leur population soignée & ménagée; ils vivent sous le Gouvernement François, & cependant, par un abus injustifiable, ils sont soumis à une loi qui est en contradiction avec vos moeurs, votre Religion, vos principes constitutionnels; ils sont assujettis à un régime arbitraire duquel rien ne peut les délivrer que l'autorité souveraine qui les y a condamnés: sans amis, sans défenseurs, sans magistrats[2], n'ont-ils pas quelques droits à votre protection? Et n'est-il pas bien certain que le Roi le plus humain & le mieux disposé à bien faire sanctionnera avec empressement, ce que vous ferez en leur faveur. Croyez que nul objet n'est plus digne de vos glorieux travaux que la suppression de la Traite des Noirs, & la résolution prise dès-à-présent de préparer les voies à celle de l'esclavage, par tous les moyens graduels indiqués ici rapidement, ou tels autres, que la propre disposition des propriétaires fera éclore successivement, encouragée par l'autorité souveraine.