RÉFLEXIONS
SUR LE SORT DES NOIRS
DANS NOS COLONIES.

La question de l'esclavage des Noirs, qui occupe depuis quelque-tems les esprits, ne peut laisser le Gouvernement dans l'indifférence: cette question sérieusement agitée en Angleterre, ne peut manquer de l'être dans l'Assemblée Nationale, puisqu'elle a admis dans son sein les Députés de Saint-Domingue.

Les Nègres n'ignorent pas, ou du moins ils ne pourront ignorer long-tems, les discussions qui ont lieu sur leur sort: quand on pourroit les leur cacher (ce qui seroit peut-être encore pire) croit-on qu'ils aient jamais ignoré leurs droits, & que la voix de la nature se soit endormie chez eux au gré de leurs possesseurs?

Quelque stupides que leurs détracteurs les représentent, ils se sont montrés capables d'une très grande énergie: ils ont, à la Jamaïque & dans la Guiane Hollandoise, l'exemple d'un nombre d'hommes de leur race, qui par leur courage se sont procuré la liberté malgré leurs Maîtres qu'ils ont forcé de traiter avec eux de leur existence indépendante. Plusieurs de nos Nègres, dans les Colonies où fréquentent les Américains, sont à portée d'entendre parler des loix nouvelles qui ont eu lieu dans les États-Unis, pour l'abolition de l'esclavage & de la traite des Noirs.

On doit craindre les plus fâcheux évènemens, si on ne s'occupe pas sérieusement de l'amélioration du sort de cette espèce d'hommes, si précieuse à l'Etat par les riches productions que ses travaux lui procurent, & en même-tems si peu protégée & si maltraitée; on auroit bien tort de s'endormir dans une imprudente sécurité.

Pour soutenir l'esclavage, on met en avant l'antique usage des Colonies, l'impossibilité prétendue de les cultiver sans Noirs & sans Esclaves, la raison d'état qui veut que l'on aie des denrées coloniales; on s'appuie du bonheur des Nègres dans leur état actuel, bien préférable, dit-on, au sort de nos Païsans; on donne comme inhérens au caractère des Noirs la paresse, la fourberie, & toutes les mauvaises qualités que leur trouvent des Maîtres durs & égoïstes qui ne voient en eux que les instrumens passifs de leur fortune: mais ces mauvaises qualités & ces vices sont, ou relatifs à l'opinion & au préjugé sur leur état, ou occasionnés par la maniere dont on les traite: communs à tous les hommes & dans toutes les sociétés, ces vices s'évanouissent, ou du moins s'affoiblissent considérablement, sous un régime humain & raisonnable, même parmi les esclaves; c'est ce qu'une expérience suivie & attentive à bien démontré.

Les partisans de l'esclavage ne peuvent d'ailleurs faire entrer pour rien dans leurs divers raisonnemens, la cause de l'humanité, ni la justice, ni le droit naturel, imprescriptibles pour tous les hommes, indépendamment de leur couleur & des circonstances plus ou moins favorisées de leur naissance. «Il nous faut des Colonies; on ne peut les cultiver sans esclaves; donc il est nécessaire de faire la traite, & d'avoir des esclaves:» Voilà à quoi se réduiront toujours leurs argumens.

D'un autre côté les personnes qui plaident pour l'abolition de l'esclavage, inspirées par la raison, la justice, la bienfaisance, & tout ce que l'humanité offre de motifs plus purs & plus respectables, peuvent aller trop loin, & prêtent ainsi à la critique de leurs adversaires intéressés, soit par excès de zèle, soit faute de connoître suffisamment la localité & la circonstance des Colonies, soit encore faute de respecter la raison politique des États, qu'il est devenu impossible de ne pas ménager, à cause des cris d'un nombre de gens dont la fortune dépend des cultures actuelles de nos Colonies: ils ont prêté encore à la critique des Colons, en n'appercevant pas bien tous les moyens d'opérer la révolution qu'ils désirent. De là, il résulte une majorité immense dans les débats de cette question, en faveur des partisans de l'esclavage, dont l'opinion est accréditée par un long usage, & par une espèce de loi généralement établie dans toutes les Colonies Européennes.

Dans toutes ces discussions, les Colons (qui sont presque tous pour le maintien de l'esclavage) mettent beaucoup de chaleur & d'acharnement à soutenir une cause qui leur semble personnelle; les autres (qui sont un petit nombre de personnes n'ayant pour la plupart aucun intérêt dans les Colonies) montrent le plus grand zèle pour le soulagement de l'humanité souffrante.