Quel que soit l'effet de ces débats, à quelque époque que cet effet soit retardé, il ne peut qu'en résulter un traitement plus humain pour les Noirs: on voit déjà qu'il ne reste plus aucune autre excuse aux possesseurs d'esclaves, qui plaident pour le maintien de l'esclavage, que de citer la manière tempérante & heureuse dont leurs Nègres sont traités, ou de convenir qu'il est à propos d'améliorer leur sort.

De ce choc d'opinions on peut déduire deux vérités incontestables:

La premiere de ces vérités est que l'habitation dont la régie est la plus raisonnée, la moins arbitraire, où les Nègres sont catéchisés, où on cherche à leur donner des moeurs, où ils ont quelques propriétés, & une espece d'existence sociale, est aussi celle qui rapporte des revenus plus constans à son propriétaire, & que moins les Nègres sont malheureux plus leur Maître s'enrichit. Les partisans de l'esclavage en conviennent eux-mêmes.

La seconde vérité, déduite comme l'autre des objections des Colons qui soutiennent l'esclavage, est que les projets d'humanité que l'on manifeste en faveur des Noirs ne peuvent s'exécuter en bonne politique qu'avec du tems & des gradations; qu'un affranchissement illimité & subit, sans exceptions ni conditions, rempliroit mal le but qu'on se propose, & même offriroit des inconvéniens: en effet, on doit convenir que les Nègres nouveaux, ceux non encore accoutumés à notre langue & à nos usages, ne pourroient sans danger pour nos plantations, ni sans un inconvénient pour eux-mêmes, être tous à la fois remis en liberté sans intervalles ni précautions: c'est ainsi que des yeux affoiblis par une longue obscurité ne pourroient revoir subitement la lumière sans en être éblouis; il faut la leur rendre par degrés & avec attention.

Cette difficulté est même si forte qu'elle rendroit la destruction de l'esclavage comme impossible, si on ne commençoit par faire finir la traite des Noirs, qui vient sans cesse verser des Nègres nouveaux dans nos Colonies; mais il n'est plus possible de se dissimuler, d'après les faits exposés à la connoissance publique sur la traite des Noirs, que ce commerce offre des actes de barbarie si atroces, si continuels & si indispensables à son entretien, que les personnes honnêtes qui desireroient conserver l'esclavage des Noirs dans nos Colonies, en le rectifiant, ne peuvent plus raisonnablement soutenir la continuation de ce commerce d'esclaves.

Connoissant le pour & le contre de cette question, & les Colonies par une assez longue expérience, je crois pouvoir dire avec assurance qu'il est nullement impossible, qu'il est même utile & politique de préparer les voies pour l'abolition de l'esclavage; qu'on peut parvenir à ce but en ménageant la raison d'état, la politique des Nations, en conservant nos Colonies à Sucre, sans déranger en rien les propriétés foncières des habitans, ni diminuer leurs revenus.

Le terme dans lequel on pourroit rendre par gradations la liberté aux Nègres ne seroit point fort éloigné, & les bonnes dispositions de plusieurs Colons François l'abrégeroient plus qu'on ne pense: car ce seroit à tort que l'on regarderoit tous les propriétaires d'habitations dans les Colonies comme des hommes barbares; plusieurs ont une disposition humaine & bienfaisante, qui ne produit (il est vrai) que des effets précaires & momentanés, toujours dérangés par leurs successeurs ou par leurs gérans: mais la faute en est au Législateur qui a établi & autorisé l'esclavage, qui en maintient sévèrement la police & la durée, & non pas à la plupart des habitans qui le trouvant dans leurs héritages, le trouvant dans tout ce qui les environne depuis des siècles, suivent un usage avec lequel ils se sont familiarisés dès leur enfance, & une loi qui les empêcheroit de suivre un autre système. Plusieurs Colons ne demandent pour bien faire que d'être éclairés sur leurs véritables intérêts; mais c'est ce qu'on n'obtiendra que par l'expérience & avec le tems, & à mesure que la législation elle-même reformera l'institution qu'elle a faite & consolidée.

Toutes les ames honnêtes, sensibles & désintéressées sont déjà persuadées avant que j'aie parlé: mais il faut démontrer à l'Administration, il faut prouver aux Colons qu'on peut opérer ces changemens heureux par des moyens tranquilles & sûrs, en faisant l'avantage des habitations. Il est nécessaire pour cela de se dégager de toutes préventions, & de réfléchir avec impartialité sur les différens points de vue qu'offre cette question importante.

Je vais exposer les moyens par lesquels je crois que l'on parviendroit à rectifier graduellement l'institution vicieuse des Colonies, en conservant leurs habitations & leurs cultures.