PREMIER MOYEN.
L'Abolition de la Traite des Noirs.
La Traite des Noirs offre une question intimement liée avec celle de l'esclavage, parce qu'elle lui sert d'aliment, parce qu'il semble aux Colons que si la Traite cessoit la population des Colonies se réduiroit bientôt à rien, & leurs cultures dépériroient à mesure, & que puisque l'esclavage est autorisé la Traite doit l'être également; mais il n'y a que le Machiavélisme le plus affreux qui puisse plaider pour la continuation de cet odieux commerce[1].
Footnote 1:[ (return) ] On avoue que n'étant pas instruites de toutes les cruautés par lesquelles s'opère cette Traite des Noirs, ne les soupçonnant pas mêmes possibles, des personnes honnêtes & bien intentionnées ont pu, entraînées par la législation & les circonstances, ne pas avoir de ce trafic toute l'horreur qu'il doit inspirer; mais depuis la publication des faits authentiques consignés dans les Ouvrages de Clarkson, de Froissard, etc., on ne peut plus regarder la Traite des esclaves que comme un tissu d'atrocités. Que le Lecteur qui n'en sera pas encore convaincu, lise ces Ouvrages avant d'aller plus loin.
Qu'importe que nous soyons injustes & barbares, pourvu que nous nous enrichissions? Voilà en peu de mots à quoi on peut ramener toutes les raisons qu'on apporte pour soutenir ce commerce; mais si ce n'est pas seulement une injustice, si c'est encore une erreur; si ce commerce loin d'être profitable n'est que nuisible aux intérêts de la Nation, que deviendra l'unique argument avec lequel on prétend en maintenir la continuation?
§. 1. Cette Traite considérée politiquement n'offre que des désavantages.
1°. Elle corrompt les moeurs d'une partie de notre Nation, en la familiarisant avec des actions féroces, en y faisant concourir plusieurs sujets à qui on finit par faire regarder ces actions comme légitimes; en accoutumant un nombre de personnes à spéculer leur fortune sur la destruction de l'espèce humaine.
2°. Elle ne procure des bras aux cultures des Colonies qu'en faisant périr par les guerres, par les injustices, par les duretés des traversées, par les mauvais traitemens, & par le désespoir, beaucoup plus de Nègres que nous n'en acquérons.
3°. Ce commerce est plus nuisible que profitable à ses Armateurs; ce qui s'explique en disant que si on voit quelques voyages lucratifs, le plus grand nombre n'offre que des pertes; & ces pertes seroient bien plus apparentes, si elles n'étoient souvent compensées par des profits accessoires, sur les marchandises d'Europe, sur les achats de poudre d'or, d'ivoire, etc., sur les achats & frets de denrées Coloniales en retour.