4°. Ce commerce est ruineux à l'État par les primes & encouragemens pécuniaires très-exorbitans que le Gouvernement a cru nécessaire de donner à ses spéculateurs, primes dont la dépense s'éleveroit au moins à 4 millions par an, si elles obtenoient complettement leur effet desiré: nouvelle preuve que ce commerce est plus onéreux que profitable.
5°. La Traite des Noirs est nuisible à la Marine & à la Navigation par la perte qui en résulte d'un grand nombre de Matelots; puisqu'il est démontré qu'il périt dix ou douze fois plus de Matelots à proportion dans les Voyages de cette espèce, que dans les autres navigations, pertes presque uniquement occasionnées par le mauvais air, la mauvaise nourriture, & les autres circonstances destructives qui existent nécessairement dans les Vaisseaux Négriers.
6°. Ce commerce est encore d'une mauvaise politique, parce qu'il nous fait délaisser plusieurs branches de spéculations intéressantes sur divers produits de l'Afrique; qu'il s'oppose à nous faire connoître l'intérieur & les ressources de ce Continent, même la plus petite partie de ses côtes que nous ne connoissons que sous un rapport infâme; que ce commerce d'esclaves nous fait ainsi dédaigner & ignorer une des vastes parties du monde, & la plus à notre portée.
7°. La Traite des Esclaves est une honte à l'humanité, une tache à notre Nation, une contradiction ouverte avec nos principes & notre constitution.
Il est remarquable que la loi abusive de commerce qui a autorisé l'esclavage dans nos Colonies n'a permis de traiter des Noirs que depuis tel Cap jusqu'à tel autre dans la côte d'Afrique; que ce qui est permis dans tel parage & dans telle latitude, redevient un crime dans un autre canton; que le Gouvernement a puni sévèrement des Capitaines qui s'étoient permis de prendre des Noirs à cheveux longs, des teints moins basanés, dans d'autres lieux que ceux ordinaires de la Traite. Quel droit avoit-on de plus sur les uns que sur les autres?
Il est bien remarquable encore que (par une de ces contradictions trop communes dans l'esprit humain) les Hollandois ont un mépris singulier pour une espèce d'hommes qui en Hollande recrutent & engagent des Blancs pour leurs Colonies, les appelant vendeurs d'ames; & on ne s'est pas apperçu qu'ils eussent jamais témoigné une opinion fâcheuse des agens de la Traite des Noirs.
Il n'est que trop prouvé que c'est les Européens qui ont presque par tout excité & encouragé le commerce des Esclaves; on a su de M. Poivre, cet Administrateur humain & éclairé, qu'au commencement de ce siècle, ce commerce & toutes les horreurs qui en sont les compagnes nécessaires ont été introduits pour la première fois dans l'Isle de Madagascar, & que l'esclavage étoit absolument inconnu des naturels du pays avant la fréquentation des Européens.
§.2. La suppression de la Traite des Noirs ne fera aucun tort aux propriétaires d'habitations dans les Colonies.
1°. Il est connu qu'un nombre d'habitans se ruinent, & rendent leurs libération & liquidation impossibles par les pertes qu'ils font de Nègres nouveaux.
2°. Les Colons perdant ce moyen de recruter leurs Atteliers, soigneroient davantage cette population; elle s'accroîtroit par un régime plus humain & plus attentif: on le fait par l'expérience de plusieurs habitations qui ont maintenu, augmenté même leur population par le seul effet d'un traitement plus raisonnable sans avoir recours à des achats de nouveaux esclaves.