Il est reconnu que le régime trop dur de l'esclavage, ou l'insouciance & le mépris de l'humanité qui l'accompagnent si souvent, causent une perte constante à la population des Nègres dans toutes les Colonies prises en masse, & dans chacune en particulier, même là où l'esclavage est plus modéré par la loi; tandis que ceux des habitans qui ont mis l'attention convenable à encourager & conserver la population de leurs esclaves & à modérer autant qu'il étoit en eux la loi de l'esclavage, l'ont vu s'augmenter ou au moins se soutenir au même nombre. On en cite un qui a doublé le nombre de ses esclaves en quatorze ans par sa propre population.
3°. Si l'État économisait par an quatre millions de livres, de primes & encouragemens qu'il donne ou propose aujourd'hui à la Traite des Noirs pour la porter à toute l'étendue nécessaire aux remplacemens des pertes d'esclaves, & au maintien des Colonies sous le régime de l'esclavage, les Colons de leur côté épargneroient en masse vingt ou vingt-cinq millions qu'ils dépensent annuellement en achats de Nègres nouveaux.
4°. Les moeurs des Colons, & de toute la partie de la Nation qui a des rapports avec eux, ainsi que les moeurs des Nègres de nos Colonies, gagneroient très-sensiblement à ce changement.
5°. Les travaux des habitations, leur population, & les Colonies en général s'amélioreroient à toute sorte d'égards, n'étant plus composées que de Nègres Créoles.
6°. Les Colonies seroient plus en sûreté, & mieux policées; elles deviendroient d'un entretien moins coûteux par une forte diminution, sinon la suppression totale, des dépenses de police, de justice, de détachemens, de la Caisse des Nègres suppliciés ou tués en marronage, des frais de géole, etc.
Il est donc certain que la Traite des Nègres est une barbarie qu'une Nation policée ne peut raisonnablement continuer; il est prouvé qu'elle nuit à beaucoup d'égards, & que sa suppression bien loin d'être contraire aux Colonies, y ameneroit un meilleur ordre de choses, & plus de prospérité: ces vérités semblent être établies en Angleterre où cet objet est traité publiquement avec toute la force du raisonnement & la générosité qui caractérisent les hommes choisis de cette Nation.
Mais l'intérêt & une politique mal entendue viennent leur opposer diverses objections, dont une seule a besoin d'être combattue un moment.
«En supposant que la France & l'Angleterre abandonnassent ensemble le commerce des esclaves, les autres Nations de l'Europe le continueroient à notre détriment, les Espagnols qui ont ouvert leurs ports de l'Amérique méridionale aux étrangers pour les engager à y porter des esclaves, profiteroient de notre abandon pour peupler leurs Colonies: les Américains y ont déjà porté plusieurs cargaisons de Nègres».
Sans admettre pour cela cette triste politique qui veut toujours ne fonder notre prospérité que sur le dépérissement de nos voisins, on peut répondre à cette objection:
Que si c'est bien fait d'abolir la Traite, si ce parti nous est avantageux, les autres nous imiteront, ou ils auront tort de ne pas le faire.