La première impression que fasse éprouver la lecture du Temple de Gnide à ceux qui ne connaissent de Montesquieu que ses ouvrages sévères, c'est l'étonnement. L'aigle de Jupiter se nourrit de la même ambroisie que les colombes de Vénus, mais on le croirait étranger aux mystères de leur déesse.
Ce n'est cependant pas aux seules conceptions d'une philosophie sublime que Platon doit le surnom de divin. La Grèce idolâtrait aussi ses fables charmantes, ses spirituelles allégories, ses rêveries délicieuses. Il eut un génie familier comme son maître, et toutes les traditions attestent que ce génie était l'Amour.
Le culte de la beauté est bien loin d'être incompatible avec celui de la sagesse. Chez les peuples qui nous ont transmis les lumières de la philosophie, les Muses et les Grâces étaient souvent adorées sur le même autel.
Toutes les idées aimables doivent découler facilement des organisations puissantes. La grâce de l'esprit tire son origine de la force et de l'immensité morale, comme la grâce personnifiée tire la sienne des flots de la mer.
Il n'y a d'ailleurs pas autant de distance qu'on se l'imagine entre la vaste pensée du législateur des nations et les tendres affections d'une âme aimante. Depuis Orphée jusqu'à Pythagore, tous les philosophes étaient des poëtes. C'étaient les divinités des bois et des ruisseaux qui enseignaient les sages. Avant de donner des lois aux Romains, Numa ne se plaisait que dans la conversation des Nymphes, et une âme qui ne comprendrait pas l'amour, serait peut-être indigne d'embrasser les intérêts du monde.
Mais il ne faut pas une médiocre étendue de facultés pour associer ce qu'il y a de plus solennel dans les méditations du génie, et ce qu'il y a de plus gracieux dans les sentimens du cœur. Il n'appartient qu'à Hercule de déposer quand il le veut sa massue pour jouer avec des fuseaux.
Le commencement de la Préface du Temple de Gnide contient un de ces mensonges littéraires qui sont devenus si communs. Montesquieu l'aurait fait adopter aisément par la critique, s'il avait mis plus d'intérêt à la persuader. Le Temple de Gnide, publié en France comme un ouvrage original, aurait pu, aux yeux des juges les plus habiles, passer pour un plagiat. C'est une excursion d'Anacréon dans la prose, ou de Xénophon dans le roman.
On a souvent usé du même stratagème, et le public ne s'y est jamais trompé. Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe, et d'en rapporter des manuscrits grecs comme le Temple de Gnide.
Cette Préface finit par une de ces ironies charmantes qui ne vont bien qu'au génie. La marotte de la Folie n'est qu'une marotte dans les mains de Rabelais; mais quand Montesquieu la saisit, c'est presque un sceptre.
Un homme très spirituel disait à une dame qui s'embarrassait dans l'éloge de l'Esprit des Lois: «Sauvez-vous par le Temple de Gnide!...» Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce livre, c'est cette tendresse inexprimable de sentiment que Montesquieu a portée jusque dans la galanterie française de son époque, antipode effrayant du sentiment. On ne pouvait écrire ainsi sans aimer. Que n'ose-t-on dire de Montesquieu ce qu'il dit lui-même d'Aristée. «Je n'ai rien oublié de ce qu'il a dit, car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler!»