D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au cardinal «qu'il ne se disoit pas l'auteur des Lettres persanes, mais qu'il ne les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même quelques passages bien choisis, et le ministre, séduit par l'habileté du lecteur, aurait trouvé l'ouvrage moins dangereux qu'agréable. D'Alembert, écrivant sous l'inspiration des Secondat, prétend à faux que «parmi les véritables Lettres, l'imprimeur étranger en avait inséré quelques-unes d'une autre main» (Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins, «avant de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre.»
Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées par une sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le discours de réception: «Le génie que le public remarque en vous le déterminera à vous attribuer les ouvrages anonymes où il trouvera de l'imagination, de la vivacité, et des traits hardis; et, pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera, malgré les précautions que vous suggère votre prudence.» Ce compromis, cette réticence discrète étaient probablement connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est permis encore de voir dans les Réflexions sur les Lettres persanes (v. p. 1), publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.
Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve et beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre, dans lequel on retrancha ou on adoucit tout ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou par un ministre.» C'est justement ce que fit Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury l'autorisation de publier les Lettres anglaises. L'anecdote n'est donc pas invraisemblable. D'autre part, il existe une édition des Lettres persanes, modifiée uniquement dans le premier volume et pourvue d'un sous-titre caractéristique: LETTRES PERSANES, seconde édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par l'auteur. A Cologne, chez Pierre Marteau, 1721. Notez que le même Marteau avait également donné en 1721 un texte conforme à celui d'Amsterdam-Brunel, qui a été suivi du vivant de l'auteur par toutes les éditions subséquentes, 1730, 1731, 1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques et y compris l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous considérons et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au commencement de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre des lettres est de cent cinquante. Dans la seconde-Marteau, il est réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X, XV, XXIII, XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, LXIX de l'édition type); huit présentent quelques changements (VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII, LXXXIV, CXXXVII). Trois ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la Fronde, Libéralités des princes, Embarras des gens d'esprit; qui portent dans la seconde-Marteau les nos LVIII, LIX, LX, et qui figurent dans le Supplément de 1754.
M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions, de ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements s'arrêtent au tome 1er, que le 2e demeure intact sauf les numéros des lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine précipitation, en tout cas d'une intention cachée.
La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il eut découvert, dans le Journal littéraire de 1729, deux comptes rendus élogieux, presque édifiants, de cette seconde édition, sous la rubrique: livres parus en 1721 et de 1722 à 1728; il ne douta pas qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire; car s'il n'en avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune en effet ne porte de date intermédiaire, pourquoi le Journal littéraire se fût-il occupé des Lettres en 1729? Cette seconde-Marteau ne pouvait-elle pas avoir été antidatée «pour faire croire» à l'ancienneté de modifications imposées par des circonstances récentes?
Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments bien présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne sommes pas convaincu. C'est qu'à cette seconde édition, dont M. Vian croyait il y a peu d'années posséder le seul exemplaire connu, qui manque à la Bibliothèque nationale, mais que nous avons compulsée et collationnée à l'Arsenal, (19630 B.), il manque beaucoup pour répondre au signalement donné par Voltaire. On n'en a pas retranché, on n'y a pas adouci «tout ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou par un ministre.» A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date officielle, vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant les numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers en 1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de Boulogne (de Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un violent factum, dont nous reparlerons: Les Lettres persannes convaincues d'impiété, MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, D, B, L, relié dans un petit recueil de pièces, grand in-12, avec cette mention manuscrite: Ex libris domus orat. dominæ nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis).
Si le lecteur veut bien se reporter aux Notes et Variantes du présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et remaniements, tous regrettables au point de vue littéraire, sont à peu près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.
Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les Quinze-vingts (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas être eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek à ses femmes (LXIII, 65), une partie de campagne du sérail (XLV, 47), l'affront fait à Soliman par son gendre (LXVIII, LXIX, 70-71); les expressions: Vierge qui a mis au monde douze prophètes (I); trois ne sont qu'un (XXII, 24, XVIII 2e). Reste l'allusion à l'Eucharistie: Le pain qu'on mange n'est pas du pain.
Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII, V 2e); deux mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision; la dénomination Revérend père jésuite décemment abrégée en R. P. J. Et quoi encore? absolument rien de significatif.
Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques lettres. Les additions ne sont pas un correctif. Loin de là.