En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et des châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que les supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).
En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui anéantit le ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque des révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX, CII, CIII), il juge avec une sévère clairvoyance ce Louis XIV qui a fait illusion à Voltaire lui-même (XXIV, XXXVII, XCII). Pour lui, le gouvernement «le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le mieux à leur penchant et à leur inclination» (LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) conclut énergiquement à la république. Les républiques de Suisse et de Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est de lui qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur, de la réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques et dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.» Il est moins net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.
Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité de la Justice. Il n'admet point de différence originelle entre le droit privé et le droit public.
«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une, qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil; l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple, qui tyrannise dans le droit public: comme si le droit public n'étoit pas lui-même un droit civil, non pas à la vérité d'un pays particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde distribution de la justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans la première.» Partant de là, il établit quelles sont les guerres justes et les guerres injustes, condamne expressément celles qui ont pour motif «les querelles particulières du prince» ou quelque manque d'égards pour un ambassadeur, et approuve celles qui sont entreprises pour la défense du territoire ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne donne point un droit par elle-même... Les traités de paix sont légitimes, lorsque les conditions en sont telles, que les deux peuples peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux sociétés qui doit périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher dans la guerre» (XCV).
Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où le droit public «est une science qui apprend aux princes (aux assemblées, aux gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice, sans choquer leurs intérêts» (XCIV).
La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans la substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin. Ce sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des religions et des théories autoritaires. «Domat exige que la justice soit chrétienne, le XVIIIe siècle demande si le christianisme est juste» (Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.
Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique tente un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité en arrière, il a semblé opportun de remettre sous les yeux de ceux qui savent relire tant de vérités de tous les siècles, tant de fines railleries et de réflexions fortes sur les vices, les maux et les hommes dont nous souffrons plus que jamais. Si les Lettres persanes n'ont pas vieilli, si elles sont menacées, pour ainsi dire, d'une éternelle jeunesse, ce n'est point parce que, sur le canevas léger et commode d'un petit roman oriental aussi simple que bien conduit, parmi d'aimables digressions discrètement voluptueuses, sûres amorces jetées au lecteur français, Montesquieu a brodé, avec une précision un peu sèche mais toujours piquante, une peinture de la société française sous la régence, les portraits de ces ennemis publics qu'on nomme les prêtres intrigants et intolérants, les agioteurs sans vergogne, les beaux esprits frivoles, les hommes à bonnes fortunes, les juges négligents ou partiaux, les généraux vantards, les rois exploiteurs, les bourgeois infatués, les courtisans ridicules, tout ce passé véreux qui n'est pas extirpé encore. Non. Mais c'est parce que l'œuvre, plus primesautière et plus hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée aussi et plus concise, touche librement à toutes les grandes questions qui divisent l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme du gouvernement, en passant par le mariage et la condition des femmes. De pareils livres sont écrits pour l'avenir.
Charles de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu, né le 18 janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de ce siècle; il est devant nous et non derrière l'horizon.
Écoutez Michelet:
«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la robe). «L'œuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer devient acier! qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à affiler la lame... C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui fait en riant voler, briller le glaive... Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il décapite un monde..., il accomplit la radicale exécution, l'extermination du passé» et, dans l'éclair du glaive, «il fait voir l'avenir!»