Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec une extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont les commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les casuistes (LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques, dont les œuvres infusées constituent un excellent vomitif (CXXXIV, CXLIII); les légendes relatives à la naissance, à la mission, à l'enseignement de Mahomet ou d'Ali, «le plus beau des hommes» (le messie) (XXXIX); les chapelets, les rosaires, les pèlerinages, les menues cérémonies ridicules ou insignifiantes, les prescriptions relatives aux jeûnes et aux viandes immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il raille l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs[1] réservés aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV), et ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés qui inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).
[1] Voir dans l'Étude sur les doctrines sociales du christianisme, par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons; les vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins se convertiront en plaisirs...» Irénée.
«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment de la Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants qui seront saints et chers à Dieu.» Lactance.
Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude, un grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques, des gens de loi qui dispensent, à prix d'argent, d'obéir à la loi; les prêtres et les dervis, des eunuques volontaires enrichis par leur vœu de pauvreté. Il s'indigne contre l'hypocrite férocité de l'inquisition (XXIX, LXXVIII); il maudit l'intolérance, le prosélytisme, «esprit de vertige, éclipse entière de la raison humaine» (LXXXV).
Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme, mahométisme, judaïsme, et les humilie devant la pureté et la spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII). C'est que Montesquieu tient à extraire de toutes les religions positives un fond commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie à laquelle se cramponnent, aujourd'hui encore, un certain nombre d'esprits à demi émancipés, et dont les pompes sentimentales et champêtres s'étalent dans l'épisode des Troglodytes (XII). Cette religion naturelle a ses dangers pour les âmes tendres et, pratiquée par Rousseau ou Robespierre, nous ramène tout droit aux orthodoxies dont nous sortons à peine, après tant de siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans l'esprit d'un Montesquieu, elle n'a rien de contraignant, car elle n'existe pas, n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le respect des lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la pratique de la vertu.
Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans l'état présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit dans «l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer» (LXIX); cet homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison quand il s'écrie: «Si le Persan avance quelque impiété, on dit; C'est un Persan! mais ce Persan qui parle est un François très-connu, qui met dans la bouche du Persan ce qu'il pense, lui François, en matière de religion.» Et il ajoute: «Est-il rien de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui contient ces blasphèmes ait été lu, recherché, applaudi dans le royaume, et que les éditions se soient multipliées, sans que la puissance spirituelle ni la temporelle se soient armées pour venger la majesté de Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire que Descartes, Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche) «ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes athées ou déistes font le monde éternel... Un déiste compte pour rien tous les miracles sur lesquels la religion chrétienne est fondée!... Encore une fois, à quoi mènent ces connoissances?» (Maudite galère!)
Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes de Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher les oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies d'un petit écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute aux yeux! Plaisant réformateur! Ame de boue! Les hommes transformés en étalons! Dérangement de l'esprit et corruption du cœur! Avec les pourceaux, on se tait!
L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et dûment convaincues d'impiété.
Partout Montesquieu est fidèle à son principe.
En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité, seules compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement du but que se propose toute société, l'avantage mutuel, à la propagation de l'espèce, au développement des richesses par le travail et les arts (CXXII). La liberté et l'égalité, il les réclame dans la société: et il combat l'esclavage, conservé par des princes chrétiens dans les pays où il leur profite; dans la famille (sauf en ce qui concerne l'autorité paternelle dont il s'exagère l'importance): et il réclame le rétablissement du divorce (CXVI); et il déclare que notre empire sur les femmes est une véritable tyrannie!... que, «les forces seraient égales, si l'éducation l'était aussi» (XXXVIII); et il condamne la polygamie au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le célibat au nom de la loi naturelle (CXVII).