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LA FAMILLE DE MIRABEAU.
U ne autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des hommes.»
Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et avait doublement tort.
Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse, ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.
Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est devenu l'un et l'autre.
J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du maréchal de Saxe.
La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison; même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV.
Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque, emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes.
Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était devenue amoureuse.