«Le lendemain 7 avril, dit cet officier, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'Impératrice me reçut de suite. L'abdication de l'Empereur la surprit beaucoup, elle ne pouvait pas croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner l'empereur Napoléon. Mon père, disait-elle, ne le souffrirait pas; il m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme.

»L'Impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de l'Empereur.

»Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.

»Marie-Louise me fit appeler. Sa Majesté était très animée; elle m'annonça qu'elle voulait aller rejoindre l'Empereur. Je lui observai que la chose n'était pas possible. Alors Sa Majesté me dit avec vivacité: «Pourquoi donc, Monsieur le colonel? Vous y allez bien vous! Ma place est auprès de l'Empereur dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le rejoindre, et je me trouverai bien partout pourvu que je sois avec lui!» Je représentai à l'Impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre l'Empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut de la peine pour dissuader l'Impératrice, enfin elle se décida à écrire[ [16]

Il n'est que juste de tenir compte à Marie-Louise de ce mouvement spontané, venant des meilleures inspirations de son cœur, et de lui en savoir gré. Nous ne trouverons pas, malheureusement pour elle, beaucoup d'occasions de lui décerner de pareils éloges. Napoléon reçut des mains du colonel de Galbois la lettre de l'Impératrice avec un empressement extrême, et parut vivement touché, au dire de cet officier, du tendre intérêt que Marie-Louise lui témoignait au milieu des angoisses de la crise terrible où il se débattait, crise au cours de laquelle il avait, à un certain moment, tenté de mettre fin à ses jours!

Nous avons dit que ces bons mouvements de l'Impératrice étaient rares, peut-être faut-il l'attribuer aux mauvais conseils de certains membres de son entourage? Mieux conseillée, mieux entourée, croyons-nous, son attitude aurait pu différer du tout au tout, et l'Empereur ne serait probablement pas parti seul pour l'île d'Elbe... La destinée de la France et de Napoléon eût alors pris sans doute une tournure bien différente, et l'histoire n'aurait eu vraisemblablement à enregistrer ni les Cent-Jours, ni Waterloo!

A son arrivée à Orléans, rapporte Mme Durand, l'Impératrice trouva plusieurs régiments français très exaspérés par les événements et par la chute de Napoléon. On proposa à Marie-Louise de profiter des sentiments de dévouement de la garnison qui l'entourait pour aller rejoindre son mari; elle objecta les dangers de la route; on l'assura qu'il n'y en avait aucun et cela semblait vrai; «mais, ajoute la dame du palais, M. de Méneval et Mme Durand étaient seuls de leur avis contre les personnes que l'Impératrice affectionnait le plus. Un autre moyen fut encore proposé par eux, il fut également rejeté; en vain employèrent-ils les sollicitations les plus respectueuses. Marie-Louise voulait bien rejoindre Napoléon, mais combattue par tant d'avis différents dont elle ne pouvait reconnaître au juste la sincérité, elle eut le malheur de suivre les conseils de ceux qui voulaient la remettre dans les mains de son père et la séparer de Napoléon; ils y réussirent[ [17]

Dans ces moments décisifs où la conscience de Marie-Louise était en proie à toutes ces agitations intérieures le duc de Rovigo cite encore, dans ses Mémoires, les paroles qu'elle lui adressait à Orléans, avant de se rendre à Rambouillet pour son entrevue avec l'empereur d'Autriche: «Je suis vraiment à plaindre, disait-elle. Les uns me conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'Empereur, il ne répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah! mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse? Je suis abandonnée et m'en remets à la Providence. Elle m'avait sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse... J'aurais bien mieux fait que de venir dans ce pays!»

Il est certain que la situation de la pauvre femme était pénible et difficile et qu'une âme mieux trempée que la sienne, un caractère plus résolu, aurait eu besoin de faire appel à toute sa force de volonté pour se reconnaître au milieu de tant d'événements troublants et de tant d'avis contradictoires!

L'Impératrice disait encore à M. de Rovigo au cours de cette même conversation: «Aller auprès de l'Empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je suis la sûreté. D'un autre côté si l'Empereur craint que l'on attente à sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que résoudre, je ne vis que de larmes!» Et, ajoute son interlocuteur, «son visage était véritablement baigné de pleurs en achevant de prononcer ces paroles».