Rambouillet est l'étape fatale après laquelle Marie-Louise sera définitivement séparée de Napoléon. A partir de son entrevue avec son père, l'ancienne impératrice des Français va retomber à tout jamais sous le joug autrichien. Renonçant sans une grande opposition à la nouvelle patrie, qui l'avait accueillie cependant avec tant d'enthousiasme quatre années auparavant, Marie-Louise va se réfugier dans sa famille comme dans un port contre de nouveaux orages. «Pénétrée des impressions reçues dans sa première jeunesse, a dit mon grand-père, imbue de l'idée que l'intérêt de la maison d'Autriche ne peut-être mis en balance avec aucun autre intérêt, quand son père lui dit à Schönbrunn à son retour: Comme ma fille, tout ce que j'ai est à toi, même mon sang et ma vie; comme souveraine, je ne te connais pas, elle ne put que baisser la tête et confirmer par son silence la force irrésistible d'un pareil argument.»
Dans son remarquable ouvrage sur le Roi de Rome, dont nous avons déjà eu l'occasion précédemment d'entretenir le lecteur, M. Welschinger cite—d'après le livre de M. Thiers—une dernière conversation de Napoléon avec Caulaincourt où l'Empereur s'exprime, sur le compte de sa seconde femme, de la façon suivante:
«Je connais les femmes et surtout la mienne. Au lieu de la Cour de France telle que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande épreuve. Si elle m'apportait un visage triste et ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse et de l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon fils.» Mais Napoléon ne reverra plus jamais ni la mère, ni le fils...
CHAPITRE IV
Marie-Louise se met en route pour Vienne.—Détails sur son itinéraire et les diverses phases de son voyage.—Appréciation de son caractère et de ses dispositions intérieures.—Accueil qu'elle reçoit à Vienne.
«Le 25 avril 1814[ [18], Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, Bausset, Méneval, le Dr Corvisart et le chirurgien Lacorner quittait le château de Grosbois où elle avait été retrouver son père, qui y avait également reçu l'hospitalité du Prince de Wagram. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou, Mlle Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général Kinski escorté de plusieurs officiers autrichiens. Marie-Louise arriva le 25 à Provins, où elle écrivit quelques mots à Napoléon qui les reçut à Porto-Ferrajo. Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul, le 1er mai à Belfort. Le 2 mai elle passait le Rhin près de Huningue et se dirigeait sur Bâle. Méneval—qui nous donne ces détails—nous apprend qu'elle reçut, dans cette ville, une lettre de Napoléon datée de Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau: C'était, dit-il, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser paraître...»
Marie-Louise et sa suite arrivaient à Bâle le 2 mai dans la soirée. Le lendemain mon grand-père, par une lettre en date de ce jour 3 mai, rendait compte à ma grand'mère de ses réflexions sur leur odyssée:
«Bâle, 3 mai 1814.
«... L'Impératrice se porte assez bien, et soutient sa position avec plus de calme qu'elle n'en aurait, je crois, si elle la sentait dans toute son étendue. On la cajole beaucoup. Je la prémunis contre des pièges. Elle promet d'être ferme et de ne pas se laisser empaumer; mais je redoute sa malheureuse facilité, et cette habitude de passivité que son éducation lui a fait contracter. Peut-être aussi me laissé-je égarer par une chimère, en croyant qu'on serait bien aise de la retenir toute sa vie en Autriche, et de s'emparer, en son nom, d'un pays qui lui donnerait une ombre de souveraineté et plus de moyens de se rapprocher de son mari et d'en recevoir des conseils, ce que l'on redoute par dessus tout. Je verrai, à mon arrivée à Vienne, et dans les premiers temps de mon séjour, ce qu'il y a à craindre ou à espérer à cet égard...»