Bien que le portrait du général comte Neipperg ait été retracé dans divers ouvrages concernant le Premier Empire, le rôle considérable qu'il a joué dans l'histoire de Marie-Louise est tel que nous jugeons intéressant de mettre, sous les yeux du lecteur, ce qu'en a dit déjà mon grand-père dans ses Mémoires:
«Le comte de Neipperg n'était pas doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure qui avait un caractère martial; il avait des cheveux d'un blond clair peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués; leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur; l'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans[ [33] environ. L'abord du comte Neipperg était celui d'un homme circonspect. Son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables; il était bon musicien[ [34]. Actif, adroit, peu scrupuleux, il savait cacher sa finesse sous les dehors de la simplicité; il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. Il joignait à beaucoup de tact l'esprit d'observation; il avait le talent d'écouter et prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression caressante, tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les desseins des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fond de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre; ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné[ [35].»
Il faut bien reconnaître qu'avec cet ensemble de qualités remarquables le général Neipperg n'était pas le premier venu, mais qu'au contraire le ministre Metternich avait, une fois de plus, admirablement choisi l'instrument de ses ténébreux desseins.
Pour compléter cette esquisse du futur mari de l'impératrice Marie-Louise, mon grand-père a cru devoir encore relater une particularité curieuse de cette singulière destinée. Il raconte que le comte Neipperg—soi-disant père du général—étant chargé d'une mission diplomatique en France, avant la Révolution, sa femme devint la maîtresse du comte d'H... père de Mme C... La comtesse Neipperg mit au monde, quelque temps après, celui qui devait devenir le général Neipperg. Après la mort du comte d'H... la femme de celui-ci trouva, dans ses papiers, une lettre de la comtesse Neipperg au comte d'H... qui lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte d'H... et de cette dame. Le pseudo-père du général s'occupait en effet, paraît-il, fort peu de sa femme et la laissait volontiers maîtresse de ses actions, pourvu qu'on lui permît de se livrer, en toute liberté, aux plaisirs de la table et du jeu. Le général Neipperg se trouvait donc être le frère de la comtesse C... et il ne l'ignorait point. Il se trouvait en 1814 à Milan chez une dame dont il était le cavalier servant, quand il reçut de Metternich l'avis qu'on venait de le nommer grand maître de la maison de la future duchesse de Parme. Neipperg prit aussitôt congé de sa maîtresse, qui tentait en vain de le retenir; son ambition lui rendait facile l'exécution de l'ordre qu'on lui avait fait parvenir. Sa maîtresse italienne lui demandant ce qu'il ferait auprès de Marie-Louise et quels seraient les avantages qu'il devait retirer de cette situation, Neipperg ne prit aucun détour pour lui répondre: «J'espère bien, avant six mois, être au mieux avec elle, et bientôt son mari!» Neipperg vint rendre visite à la comtesse C... pendant son séjour en France en 1814, et devint utile au général C..., son mari, pour la sauvegarde de ses dotations en Italie.
Immédiatement après l'arrivée de mon grand-père à Paris une correspondance active et suivie s'établit entre sa souveraine et lui. Pour remplir la lacune laissée, par deux mois d'absence, dans la relation des faits et gestes de Marie-Louise, sur le genre d'existence de laquelle le journal qui nous a si fidèlement renseigné jusqu'ici reste forcément muet, nous allons reproduire un certain nombre de lettres autographes de cette princesse, encore en partie inédites. Elles étaient adressées à mon grand-père.
CHAPITRE VIII
Correspondance de Marie-Louise avec le baron de Méneval.—Plusieurs lettres autographes de l'Impératrice donnent un récit de ses occupations pendant une partie de l'été de 1814.
«Au commencement de son séjour à Aix-en-Savoie, Marie-Louise n'avait que des pensées tristes. Une véritable lutte se produisait dans son âme entre ses deux patries, l'Autriche et la France, et, comme elle comprenait à quel degré sa situation était fausse, elle souffrait en silence, et ses perplexités n'étaient pas exemptes de remords. Son amour pour le comte de Neipperg n'avait pas encore commencé. Elle ne lui accordait que des audiences officielles, et certainement elle ne se doutait pas qu'il prendrait auprès d'elle la place de l'empereur Napoléon. M. de Méneval l'avait quittée le 19 juillet pour aller passer quelques semaines près de sa femme; mais elle entretenait avec lui une correspondance très suivie, et ses lettres attestent à la fois et les agitations de son âme, et la confiance qu'elle témoignait encore à l'un des plus fidèles serviteurs de son époux[ [36].»
On ne saurait mieux résumer ni dépeindre l'état d'âme de la femme de Napoléon à ce tournant de sa destinée, qui pouvait encore, à cet instant psychologique, prendre une direction diamétralement opposée à celle dans laquelle Marie-Louise a été définitivement entraînée.