»Que Votre Majesté se repose sur ma façon de juger dans cette question. Pénétré du plus vif intérêt pour Elle, je manquerais à un devoir, que je regarde comme sacré, si je ne lui représentais avec toute la franchise, qui est dans mon caractère, l'importance qu'Elle daigne revenir ici, qu'Elle y prenne connaissance de la véritable position des choses chez Elle, et, qu'à la fin du Congrès qui ne se prolongera pas au delà du mois de novembre, Elle se rende chez Elle avec une pleine et entière sécurité.

»Daignez, Madame, agréer l'hommage de mon profond respect.

«Metternich.»

Quand le premier Ministre de l'Empire d'Autriche fait allusion, dans cette épître, à la franchise bien connue de son caractère, on est tenté de sourire; mais, quand il affirme à la crédule Marie-Louise qu'au mois de novembre suivant, le Congrès s'étant dispersé, Elle n'aura plus qu'à terminer ses préparatifs pour se rendre à Parme et s'y installer, cette affirmation prend à nos yeux la couleur d'une imposture préméditée. Le récit des innombrables intrigues dont le Congrès de Vienne devait être tissé l'a, depuis lors, démontré de la façon la plus évidente, et M. de Metternich moins que personne, pouvait s'y tromper. La vérité c'est que les dispositions de Marie-Louise étaient encore hésitantes et douteuses, et qu'il ne fallait pas lui donner la clé des champs, avant d'avoir définitivement pris, comme on le dit vulgairement, barre sur elle. L'Impératrice demeura tout d'abord consternée, mais la langue dorée de Neipperg contribua bientôt, de tout son pouvoir, à calmer ses alarmes. C'est ainsi qu'en lui faisant entrevoir, comme la récompense de sa docilité et de son obéissance aux vues du Cabinet de Vienne, la terre promise de la Souveraineté de Parme, le général diplomate sut l'amener insensiblement à tomber dans le piège déshonorant qui lui avait été tendu.

Sur ces entrefaites la comtesse Brignole adressait, vers la même époque, à mon grand-père absent, une lettre que nous nous décidons à transcrire ci-après, pour démontrer que, lorsque Marie-Louise écrivait à ce dernier, dans les termes d'une confiance et d'un abandon si absolus, l'Impératrice était sincère et ne jouait pas la comédie.

Lettre de la comtesse Brignole:

«Aix le 18 août 1814 (au soir).

»M. le Baron Corvisart nous quitte et ne me laisse que quelque minutes pour m'entretenir avec vous, mon aimable ami. Voici une lettre que je vous prie de remettre à Mme de Montebello qui vous donnera de mes nouvelles. Rien n'est changé depuis son départ. L'Impératrice paraît vous désirer beaucoup, et, franchement parlant, je pense que, si vos intérêts n'en souffrent pas trop, vous ferez bien d'arriver, car vous pouvez lui être utile. Vous savez que tout se fait à Parme, sans elle, mais en son nom. On lui a même nommé un grand chambellan, qui doit se rendre à Vienne pour prendre son service auprès de sa nouvelle Souveraine. Tout bien réfléchi, je suis persuadée qu'elle aura Parme, mais je ne saurais prévoir quand elle y sera installée. Nous serons encore à Schönbrunn le 15 octobre; d'ici là nous ferons des courses dans la belle Suisse. J'avais proposé à Sa Majesté de me laisser attendre son retour—en Italie—mais elle paraît désirer que je reste auprès d'Elle, et je n'ai plus de volonté, vous le savez.

»Je n'ai rien à ajouter à ce que M. Corvisart et la Duchesse vous diront; d'ailleurs le premier me presse et je dois finir. Vous trouverez des papiers et une lettre qu'on m'a adressés pour vous. Ce pauvre lapin[ [42] a été bien malheureux, mais je persiste à ne pas le croire coupable. La nouvelle organisation exclut, par un article particulier, tous les étrangers des emplois du Gouvernement de Parme. La douceur extrême de l'Impératrice pourrait porter cette mesure dans l'intérieur de sa maison. Dieu fasse au reste qu'une nouvelle guerre ne change la face de tout; on prétend que le Congrès ne sera pas long.

»Mille amitiés à Mme de Menval (sic). Si vous avez des occasions sûres écrivez-moi et faites-en prévenir ma bonne Douglas; la meilleure de toutes serait vous-même, mais je crains que cela ne vous paraisse de l'égoïsme et vous n'auriez pas tort. La personne à laquelle vous avez écrit, en partant, se porte bien et se conduit sagement; j'ajoute qu'elle fait beaucoup de cas de vous.